Avis flash #18 : mars 2024

Au menu de ce billet d’avis flash #18, trois titres francophones récemment sortis :
– Emilie Querbalec, Les sentiers de recouvrance
– Frédéric Dupuy, Arborescentes, tome 1
– Gauthier Guillemin, Métempsychogenèses
Et trois titres qui m’ont dans l’ensemble pas mal plu.

Emilie Querbalec, Les sentiers de recouvrance

Pour ce premier avis flash #18, voici le 3e roman que je lis d’Emilie Querbalec, et paru chez AMI. Après Quitter les monts d’automne, que j’avais aimé en partie mais qui m’avait un peu perdue, puis Les chants de Nüying, mon vainqueur du PLIB 2023, voici son nouveau roman. Plus court, plus nature writing, plus lent. J’en avais partagé les premières lignes il y a quelque temps.

Présentation

Dans une Europe en pleine transition écologique, le portrait poignant et lumineux de deux adolescents invités à conjuguer leur guérison avec celle de la Terre.

2035. Ils s’appellent Anastasia et Ayden. Ils ne se connaissent pas, mais leurs chemins seront amenés à se croiser. Anastasia a grandi dans une Espagne qui subit de plein fouet les consé-quences du réchauffement climatique. Après la mort accidentelle de son père, elle assiste, impuissante, au naufrage de sa mère. Ayden, lui, a appris à ses dépens qu’à trop jouer avec le feu on se brûle. Laissant derrière eux leurs existences brisées, chacun prend en solitaire la route de la Bretagne pour l’île de la Recouvrance où les attend l’espoir d’une vie meilleure.

Avis flash

Le roman est très différent des précédents de l’autrice. La première partie est une sorte de roadmovie à l’écrit. On suit deux personnages qui s’extraient de leur milieu et qui prennent la route. Ils espèrent rejoindre une destination plus ou moins fantasmée, pas très nette dans leur esprit. L’important est de partir. L’une est en Espagne, l’autre en France. Mais où qu’ils soient, le soleil cogne et la chaleur est écrasante. Notre futur immédiat est dans ces pages.

Malgré la sécheresse qui râpe, la prose est d’une fluidité incroyable. Elle rend le texte et ce monde légèrement anticipé très aériens. Comme pour évoquer quelque chose qui n’existe déjà plus. Un monde d’hier, fini. L’alternance des chapitres (eux aussi très courts) et des deux personnages apporte la dynamique propre à la marche. Un pied devant l’autre. J’aime énormément les descriptions, en quelques mots, des lieux. Ce sont surtout des sensations. Des brindilles qui craquent, un silence de plomb, des impressions… qui confrontent le passé et le présent de ces bourgades traversées. Cela rend le texte assez vivant, contrairement aux personnages. Ceux-ci sont hantés par la perte et ces endroits parcourus, vides. Comme déjà abandonnés.

Et évidemment, l’autrice nous offre, au milieu du roman, une rupture comme elle en a l’habitude. Je m’y attendais, mais je suis restée surprise malgré tout. Parce que je ne m’attendais pas à cela. Non seulement c’est une rupture de rythme et de vision, mais en plus l’autrice brouille les pistes. Qu’est-on en train de lire ? Un rêve ? Une autre réalité ? Est-on côté SF ou plutôt fantastique ? La suite vous le dira. Cette 2e partie s’engage davantage dans quelque chose de philosophique, tout en faisant la part belle à la nature, la botanique, des savoirs ancestraux. J’aurais aimé davantage de développements sur les techniques mentionnées. Mais ce n’est pas l’angle choisi ici, et c’est cohérent avec le récit et la trajectoire des personnages. On est davantage dans un texte contemplatif, réflexif, lent et tourné vers soi, le rapport que l’on a avec les autres et notre environnement le plus direct.

Récit de vie, de deux cheminements dans un monde qui change brutalement. Y sont évoquées la solastalgie (un terme qui m’était inconnu encore récemment, que j’ai découvert grâce à l’un de vous) et la manière dont bâtir quelque chose de stable, qui a du sens, dans ce monde en voie de destruction. J’ai surtout apprécié le ton, optimiste sans être bisounours ni idéaliste. Pour les personnes qui redoutent les textes d’anticipation et sont sujets à l’éco-anxiété, je pense que c’est un texte qui pourrait convenir, justement par l’angle choisi et le discours du roman.

Frédéric Dupuy, Arborescentes, Tome 1

« Toi, commencer une tétralogie pas encore entièrement publiée ? » Oui, mais elle le sera intégralement cette année. D’ailleurs le prochain tome arrive en mai, déjà.
« Et de la fantasy ? » Oui, mais ce n’est pas vraiment de la fantasy ce roman, en tout cas pas que. C’est un sacré mélange qui ne permet d’ailleurs pas de classer le bouquin dans une case. Et moi, j’aime bien ne pas classer mes bouquins dans une case. Enfin si, mais j’aime bien quand ils tentent de s’en échapper. Et celui-ci le fait très bien.

Pourtant, on ne peut pas dire que l’éditeur ait facilité les choses. Une comm inexistante et une couverture certes jolie mais qui rend le titre illisible, ce n’est pas ce qui rend un bouquin le plus attractif. Alors OK c’est Bragelonne et y être édité donne une visibilité (parait-il), mais je trouve que le roman aurait pu être beaucoup mieux mis en avant que ça.

Présentation

Hélène est pensionnaire d’un orphelinat, atteinte de la maladie de la Belle au bois dormant. Une infirmière lui promet la guérison et l’entraîne dans un monde-serre verdoyant, aux ressources inexplicables.

Des ressources qui sont convoitées par des laboratoires pharmaceutiques, à l’affût de nouveautés à breveter au détriment des vies humaines et des territoires.

Cet équilibre fragile est sur le point de rompre et un combat fantastique s’annonce…

Avis flash

Globalement, c’était une bonne lecture. Il y a pas mal de trouvailles assez chouettes dans ce roman. Le mélange magie/SF/fantasy fonctionne bien. Les points de croisement entre tous ces genres sont pertinents et bien choisis, porteurs de sens et de dynamique dans le texte. Même si j’ai tendance à penser que le recours à la magie est un peu facile et systématique, ça reste assez sympa, avec un petit côté Alice au pays des merveilles plaisant. Ca prend malgré tout un peu trop de place pour moi maintenant, au détriment des recherches botaniques, aspect que j’ai davantage apprécié.

L’écriture est fluide, avec un réel effort sur la langue. Je regrette quelques passages à vide qui n’apportent pas forcément grand-chose à l’histoire et la ralentissent considérablement, ainsi qu’un mélange pas toujours très clair des points de vue et des époques. Néanmoins, j’ai trouvé que la plume était travaillée sans être artificielle, riche en vocabulaire, au registre de langue plutôt courant/soutenu, ce qui n’est pas commun quand les héros sont des très jeunes enfants. Mais étant plus à l’aise avec des personnages plus âgés, j’ai eu un peu de mal à me passionner pour les séquences cour d’école/bouderies et vacheries diverses entre gamines.

Ce roman me fait un peu penser à ceux d’Ariel Holzl : bien écrit, alternant passages de mignonitude avec d’autres franchement plus rudes, et offrant une double lecture. Une pour un public plus jeune, et une pour un lectorat plus adulte. Car derrière cette histoire complexe, il y a pas mal d’aspects de notre monde contemporain qui sont dessinés, notamment le colonialisme et le pillage des ressources, le poids des industries pharmaceutiques et toutes les questions éthiques associées à la découverte faite. J’ai toutefois eu la sensation que ce n’était pas toujours très nuancé (le méchant industriel pharmaceutique capitaliste vs les pauvres populations amazoniennes massacrées et aux terres pillées). Mais c’est un premier tome sur quatre, nul doute que beaucoup reste à comprendre.

Sans être un coup de cœur, ce premier tome était une bonne petite lecture entre deux pavés. J’en recommande la découverte pour sa folie pétillante, ses trouvailles fort sympas et sa fraîcheur bienvenue. Il faut dire aussi que j’ai lu ce roman après Dune, et c’est toujours difficile de passer après un tel coup de foudre. M’enfin le roman s’est bien défendu, et j’aurai plaisir à lire la suite, sans non plus me ruer dessus à sa sortie.

Gauthier Guillemin, Métempsychogenèses

Et un dernier retour pour cet avis flash #18, avec un auteur que j’avais déjà lu. Gauthier Guillemin, c’est l’auteur de la duologie Rivages et La fin des étiages, que j’ai adorée chez AMI. Alors un nouveau texte de sa main, qui plus est chez les copains de 1115, j’ai dit oui tout de suite. Bien m’en a pris, c’était super. Je le pressentais lorsque j’en avais partagé les premières lignes récemment.

Présentation

L’heure est venue pour l’humanité de quitter sa bonne vieille Terre et de se lancer à la conquête d’une nouvelle existence. Mais un dernier danger menace les voyageurs, celui de perdre la raison dans le silence éternel de ces espaces infinis. C’est alors qu’apparaît une solution : l’art. Mais comment capturer, puis transporter l’art ? Et peut-il réellement sauver la civilisation?

Avis flash

J’ai d’abord retrouvé, tout de suite, ce qui m’avait plu dans la duologie parue chez AMI : le style de l’auteur. Des phrases à rallonge étirées mais sans lourdeur, avec un souffle qui leur donne justement une certaine légèreté. J’aime bien les images, la description de paysages sans fin. J’aime beaucoup le lieu choisi ici, à l’écart de tout, sauvage, perdu et assez franchement hostile. Ca relativise tout, ces paysages.

Comme je le disais dans les premières lignes, ici on change de décor, même si mythes et poésie ne sont jamais loin. Et je trouve ici que l’auteur a su brillamment mêler art et SF. Le postulat : pas d’avenir sans arts, seuls à même de faire rêver et stimuler l’esprit humain, de le rattacher à une histoire, une culture, des générations d’imaginaires. Et parmi tous les arts, celui du langage. Une fois déraciné, l’homme parvient à retrouver du sens, un ancrage, un but, avec les mots.

On est donc ici à l’aube d’un départ de la Terre. On est même en plein dedans, puisque beaucoup sont déjà partis, il ne reste qu’une poignée à cryogéniser et embarquer. Où ? On ne saura jamais vraiment trop, ce n’est pas ça l’important, d’ailleurs. L’important est de savoir comment embarquer toutes ces traces de mots, de génies, avant de les perdre définitivement.

Je ne dévoilerai rien sur la manière dont les personnages s’y prennent et s’ils y parviennent, je vous laisse la surprise. Je peux en revanche dire que j’ai grandement apprécié le rapprochement entre art et technique, et les réflexions que cela amène chez certains personnages. J’ai également adoré la cohabitation entre texte d’aujourd’hui et textes anciens, deux époques qui se chevauchent de manière assez originale, comme un palimpseste. Et j’ai plus qu’adoré les personnages.

Mais plus que tout, j’ai vraiment vraiment savouré les dernières lignes, franchement malignes et qui ouvrent de sacrés questionnements. Une novella très intelligente, et fort réussie. Qui aurait cependant mérité une petite relecture

L’avis flash #18 est fini ! Avez-vous lu l’un de ces titres ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ? Si non, ces petits avis vous donnent-ils envie de vous y pencher ? Je recommande particulièrement Métempsychogenèses, original, intelligent et très très surprenant.

16 commentaires sur “Avis flash #18 : mars 2024

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  1. C’est vrai que si il n’y avait pas le bandeau avec le titre, je n’aurais certainement pas remarqué tout de suite Arborescentes écrit dans la végétation. Là, j’ai regardé plus en détail car tu l’as mentionné. 😄 En tout cas, le résumé me plaît bien ! Merci pour ces découvertes. 🙂

    1. J’ai fait un résumé succinct, parce que celui de la 4e de couverture fait 10 km ^^ Mais tu en sauras peut-être encore un peu plus, comme ça.
      J’avais acheté le bouquin sans le bandeau, et j’ai attendu que quelqu’un me dise « mais on ne lit pas bien le titre » pour que je comprenne qu’il était écrit dans l’arbre ! Ca ne saute pas trop aux yeux, c’est un peu dommage…

      1. Ah les résumé à rallonge ! Certaines fois, ils en font des caisses avec le synopsis, tu as bien fait de le raccourcir. 😁 Et non, clairement, le titre ne saute pas aux yeux tu as raison !

  2. Métempsychogenèses m’a attiré dès que tu as parlé d’art. Je ne sais pas si c’est parce que je corrige ma nouvelle mêlant musique et SF que ce sujet capte autant mon attention ou si c’est juste moi qui retourne vers le domaine artistique.
    Merci pour ces avis flash !

    1. Ce n’est pas fréquent non plus comme association, ça change un peu. Alors je suis intriguée par ta nouvelle ! C’est pour un AT ? Tu peux en dire quelques mots ou c’est top secret ? 🙂

      1. Oui, c’est pour un AT. Je vais tenter l’exercice difficile du pitch.
        La ville d’Harmonie guide les pas de ses citoyens depuis le berceau. Elle les invite à suivre scrupuleusement sa partition du bonheur. Quand Cadence perd sa mère mystérieusement, sa vie bascule. Comment survivre au deuil quand elle doit continuer à dissimuler ses émotions sous un masque ?

          1. Merci. Je t’avoue que c’est le genre de commentaire qui m’encourage et me fait peur à la fois. 😅 Foutu syndrome de l’imposteur.

  3. Un avis flash qui me parle énormément : les trois titres m’intéressent (enfin, j’ai déjà lu le premier).
    Je vais bientôt attaquer Arborescentes, je pense. Ce que tu en dis me rassure, car moi, j’ai souvent du mal avec Bragelonne (et je suis d’accord sur la comm’ inexistante : étrange).
    Quant au dernier, vu que j’avais beaucoup aimé ses titres chez AMI, je vais sans doute me laisser tenter si j’en trouve le temps.
    Merci pour tout ça.

    1. J’espère que tu aimeras Arborescentes ! L’auteur m’a confirmé que mes questions et mes remarques sur les temps creux et longs trouveraient réponses et satisfaction dans les tomes suivants. C’était une petite lecture sympa, qui mérite le détour.
      Je ne lis pas bcp de titres de chez Bragelonne non plus, mais n autre titre m’intéresse, c’est la duologie Confluence de Sylvie Poulain, ce sera certainement un achat lors des prochains salons.
      Quant à Métempsychogenèses, il se lit assez vite, parfait pour un dimanche après-midi où il pleut (et je ne sais pas où tu es mais ici c’est très fréquent depuis quelques semaines ! Enfin, la lecture au soleil ça marche aussi :D)

    1. Je t’en prie ! Je te recommande particulièrement Métempsychogenèses et Les sentiers de recouvrance.
      Pour Arborescentes, pour en avoir rediscuté avec l’auteur, je suis convaincue que l’idéal est de les lire dans la foulée une fois les 4 sortis: j’ai raté plein de petits indices cachés, qui permettent notamment de saisir les passages que j’ai trouvés longs et inutiles – finalement pas inutiles du tout ! Je sais déjà que je pourrai le relire avant d’enchaîner sur le suivant… !

  4. Je n’en connais aucun, ce que tu dis du Emilie Querbalec me rassure un peu, moi qui suis sujette à l’éco anxiété. A voir. Je pense faire l’impasse sur les autres, Arborescence un peu trop jeune et le dernier novella.

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