Francesca Theosmy – Le chemin de la mort poudreuse

J’avais partagé, il y a quelques temps, les premières lignes du roman de Francesca Theosmy paru aux éditions Le chant du cygne. Je l’ai ensuite demandé lors de la masse critique Babelio dédiée aux mauvais genres, et je l’ai reçu à la maison. Belle brique de 500 pages, à la couverture sobre, promesse d’un univers brut et immersif : Le chemin de la mort poudreuse est le 1er roman que je lis de cette maison d’édition. Ce ne sera pas le dernier, même si cette lecture n’a pas toujours été pleinement satisfaisante.

4e de couverture

À l’aube du XXe siècle en Atlantide, île mystérieuse au cœur de toutes les convoitises, survit le spectre de la domestication des esprits et des corps. Les ombres de l’oppression coloniale règnent encore, lustrant les progrès technologiques d’un sinistre vernis de sang et de larmes. Madeth, une jeune femme ballottée par des vents contraires, est prête à tout pour éviter d’être engloutie dans ce chaos ambiant.

Le Chemin de la Mort poudreuse est une uchronie steampunk mettant en scène une série d’odyssées individuelles et collectives dont les protagonistes – figures obsédées par leur propre libération – luttent pour reconquérir leur passé et leur identité perdue. Pourront-ils y parvenir sans s’aliéner eux-mêmes ?

Une réflexion profonde sur la mémoire, la douleur et la quête de soi, qui vous suivra longtemps après avoir refermé le livre.

Une ambiance très sombre et brutale

C’est ce que j’ai aimé d’emblée et que j’ai trouvé très réussi. L’ambiance de ce roman est très bien rendue, et originale. On est sur un roman steampunk, mais ici point de légèreté comme chez Gaborit et Colin, point de douceur amère comme chez Chastellière. On n’est pas non plus dans l’aventure tarazimboumante de héros héroïques, comme dans De rouage et de sang, ni dans le steampunk technologique de Genefort. Non, on est plutôt sur un steampunk très sombre, très crasseux, très dur. Je n’avais jamais lu une uchronie steampunk aussi sombre et désespérée. J’ai beaucoup aimé la multitude d’humanoïdes et leur fonctionnement, ainsi que celui de l’Atlantide. L’univers est cohérent et passionnant.

Cet Atlantide est loin d’être un paradis. C’est un îlot flottant de boue, de sueur et de larmes. Des personnages d’une brutalité féroce le peuplent. D’ailleurs, le récit est difficile, noir, violent. L’éditeur avait communiqué sur les raisons de l’absence de trigger warning. J’avais bien apprécié cette transparence et ce choix. En attendant, ne prenez pas les mots de l’éditeur à la légère ! Car Le chemin de la mort poudreuse est effectivement un récit parsemé de sang, de violence et de poudre encore chaude. Avec la mort au bout. Pile poil dans la ligne édito de la maison.

Pour accompagner l’ambiance, la plume se fait tout aussi violente. C’est remarquable : le roman est incroyablement riche sur le plan des registres de langue et du vocabulaire. L’autrice manie les mots et les styles avec brio. La plume est crue, directe. La violence sort de la plume de l’autrice comme elle sort des personnages et des corps trucidés. C’est percutant, incisif, dur. Je regrette en revanche certaines scènes pas forcément utiles et qui semblent aller dans la surenchère de violence gratuite. Mais enfin, le ton est donné et c’est réussi.

Une histoire qui ne m’a pas séduite

Une structuration mal calibrée

C’est là que le bât blesse pour moi. Le chemin de la mort poudreuse se constitue de trois parties, assez égales en taille. Le récit est linéaire, mais j’ai eu la sensation de lire trois romans courts à la suite. Si j’ai beaucoup aimé la 1e partie, les deux suivantes ont été très longues et pénibles à avaler. Pas parce que c’est sombre et pesant. Non, je regrette que certains enjeux ne se dévoilent que tardivement. C’est par exemple le cas du sort de l’Atlantide, qui apparait en toute fin de roman. Il était bien temps…
Ce n’est pas que la vie de Madeth ne me passionnait pas. Mais on passe une bonne moitié du roman sur sa seule survie et sa fuite permanente. Viennent seulement ensuite les complots, trahisons et affaires d’espionnage. Il faut donc attendre un bon moment pour décoller et prendre de la hauteur, pour voir l’histoire de Madeth s’intégrer dans des enjeux plus larges. Ca arrive vraiment en fin de roman, mais il était trop tard pour que je me reconnecte totalement au récit.

La double trame ne m’a pas convaincue non plus. En effet, le récit principal est englobé dans l’histoire que nous raconte Guillermo (dont je n’ai pas compris ses liens avec les personnages du récit). Sauf qu’il n’intervient qu’en début de chaque partie. Il raconte alors de manière résumée les événements entre chaque partie et ce qui advient à la toute fin du récit, un peu à la manière d’une prolepse. Je n’ai pas trouvé que l’enchaînement des deux trames coulait de source. Cela m’a également semblé déséquilibré. En plus, le blabla de Guillermo spoile selon moi pas mal la fin de l’histoire. Je perdais alors l’envie peu à peu de découvrir la suite.

Des personnages nombreux et inégaux

Autre point qui m’a beaucoup ralentie : le nombre faramineux de personnages pas forcément bien développés. Autour d’une pincée de protagonistes et de méchants récurrents, il y a tout un lot de figurants. Qui ne font que passer ou qui arrivent en cours de route. Et encore d’autres en toile de fond, sur la scène politique. Leur introduction et leur développement ne m’ont pas toujours permis de bien les identifier, et j’ai passé un temps fou à tenter de me rappeler qui était untel ou untel, et quel était le rôle de chacun dans le récit. Non sans mal. Et forcément, quand on zappe des liens, c’est embêtant pour la suite.

Alors il y a de belles réalisations quand même. Par exemple, le personnage de Madeth est remarquablement dessiné, celui de Seawood très surprenant, c’est le mot. Bon, pas très fan d’Aibel mais ce n’est pas très étonnant, la romance n’a jamais été trop mon truc. En revanche, d’autres sont plus stéréotypés (surtout les méchants, qui sont… très méchants, des vraies pures brutes sans nuances). Il y a une foule de personnalités et de caractères, cela aurait pu être assez chouette, mais certains personnages ne font que de la figuration, ne sont pas très présents. C’est surtout le cas pour toute la troupe autour de Seawood et du voile d’ébène. Je ne parle même pas de Guillermo, dont je n’ai absolument pas compris qui il est.

J’ai le souvenir, dans un tout autre registre, d’une série où les personnages aussi très nombreux étaient incroyablement vivants, présents, enrichissants. C’était Le royaume de pierre d’angle. Ici, cela m’a paru plus brouillon, compact et fourre-tout.

Un calibrage à revoir ?

En fait, plus j’y pense et plus je me dis que ce roman aurait pu être coupé d’un tiers. En effet, en l’état il comporte énormément de longueurs pesantes qui sont plus du remplissage qu’autre chose, et qui font perdre le fil et le côté brut et cru de l’ambiance. Il aurait pu aussi se constituer de plusieurs tomes, afin de bien développer tous ces points (personnages secondaires, différents enjeux etc.). Mais en l’état, en one shot, cela ne me convainc pas.

La lecture s’est donc révélée pesante; non pas à cause de l’ambiance que j’ai beaucoup aimée, mais parce que son histoire tire en longueur. J’ai fini par tourner les pages avec grand peine, arrivant au bout essoufflée et sans avoir tout bien saisi en plus. Il faut dire que les 50 dernières pages se précipitent dans un déluge d’actions, le rythme s’emballe quitte à survoler des points d’importance; on s’y perd en route. C’est un final patatras bimbamboum. Je suis parvenue à la fin dans un brouillard total, un certain nombre d’enjeux m’ayant échappé. C’est un peu dommage d’autant que je ne me vois pas le relire.

Alors j’ai apprécié le fond de l’histoire et le sous-texte très engagé, portant sur le despotisme, la corruption des élites politiques, ou encore la lutte des peuples pour leur liberté. L’humanité des hommes mécaniques aussi était une belle histoire de conquête. Mais j’ai trouvé la manière de les aborder très laborieuse. Et je ne sais toujours pas pourquoi ni comment cet Atlantide disparait.

En pratique

Francesca Theosmy, Le chemin de la mort poudreuse

Editions du chant du cygne, septembre 2023

Couverture : Damien Nagy

Autres avis : de très bonnes lectures pour Steven, que les personnages ont bouleversé, Audrey qui l’a dévoré et Tachan, que l’univers a fascinée et tenue en haleine jusqu’au bout.

Un rendez-vous un peu manqué avec ce roman de Francesca Theosmy. Le chemin de la mort poudreuse ne manque cependant pas d’atouts. Je garderai en tête la plume remarquable de l’autrice et l’ambiance de ce roman pesante, violente et crue, incroyablement vivante, percutante et qui prend aux tripes. Moins convaincue par le récit et sa structuration. J’ai fini perplexe, à côté de la plaque sur pas mal de points et perdue. Dommage. On verra si Gestalt passe mieux, il est dans ma liseuse.

4 commentaires sur “Francesca Theosmy – Le chemin de la mort poudreuse

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  1. Ravi de te voir séduite par l’ambiance et l’univers même si l’intrigue en elle même ne semble pas t’avoir autant convaincu.
    Il est vrai que j’aurais apprécié découvrir encore plus d’Atlantide même si Le Chemin de la Mort Poudreuse a été une excellente découverte !

    1. Non en effet, je suis un peu désappointée par l’intrigue, ça tirait pas mal en longueur pour moi, et quand ça commençait à devenir intéressant, il était déjà trop tard et j’avais hâte de finir.
      Mais je retiendrai la plume, et cela ne m’empêchera pas de lire d’autres romans de la maison.
      Ravie en tout cas que ce roman t’ait autant plu 🙂

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