Emmanuel Chastellière – Célestopol 1922 – #PLIB2022

Avec Célestopol 1922, Emmanuel Chastellière revient le temps d’une année dans sa cité lunaire, qu’il avait présentée avec son premier recueil de nouvelles Célestopol. Ce second recueil, paru aux Editions de l’Homme Sans Nom, figure parmi les 25 sélectionnés du #PLIB2022, et je voulais absolument le lire avant la phase suivante. D’une part, parce que j’ai mis en pause courant 2021 le premier recueil. D’autre part, parce que j’avais vraiment envie de comprendre cette œuvre. Je sentais avec Célestopol que quelque chose m’échappait. Par chance, les deux recueils n’étant pas liés par un ordre de lecture établi, je me suis plongée dans Célestopol 1922.

Je profite de cette chronique pour remercier Emmanuel Chastellière, avec qui j’ai échangé sur Instagram pendant ma lecture. Au fur et à mesure de mes story, j’ai pu capter des bribes des coulisses sur la construction du texte, le point de vue de l’auteur sur son recueil, et c’était super chouette ! Ces discussions, en plus de celles que j’ai pu avoir avec les copines de lecture commune du PLIB, m’ont fait avancer dans ma lecture avec un nouveau point de vue, de m’ouvrir à ce que l’auteur offrait réellement, plutôt que de rester accrochée à mes attentes.

Composition de Célestopol 1922

13 nouvelles, dont deux grosses. L’une après le premier quart, l’autre en avant-dernière position, comme le point d’orgue du recueil (dont s’inspire le visuel de couverture d’ailleurs). A part ces deux-là, des nouvelles assez homogènes dans la longueur (une vingtaine de minutes de lecture pour chacune). Un recueil assez équilibré dans la forme, donc.

Toungouska. Vue indirecte sur Célestopol, avec encore les pieds sur Terre. Le but : démarcher un physicien spécialiste des matériaux et le ramener à Célestopol, avant que ses découvertes terriennes ne changent le rapport de force entre la Lune et la Terre.

Mon rossignol. Lutte d’une communauté ouvrière pour une hausse de salaires, avec le soutien de députés.

Sur la glace. Quand un prodige patineur rechausse ses patins, et qu’un automate est touché par cette beauté. Une nouvelle très touchante.

Memento Mori. Une famille hantée par le deuil et l’absence de l’être aimé plonge dans un cercle vicieux, de solitude, de folie et de violence.

Une nuit à l’opéra Romanova. Première nouvelle assez longue. Illusion et prestidigitation : on est ici entre sciences et magie, sur le fil; ce qui caractérise bien Célestopol.

Le correcteur de fortune. Pile, ou face : un personnage détient le pouvoir de faire basculer la chance…

Katarzyna. Voyage spatial et temporel, une jolie boucle qui donne le vertige.

Le revers de la médaille. Célestopol se dote d’une Marianne sur ses pièces. Un personnage qui reflète l’idéalisme originel de Célestopol.

Un visage dans la cendre. Descente dans les sous-sols de Célestopol, dans le métro abandonné peuplé de chats errants.

La malédiction du pharaon. Rencontre avec un personnage bien réel, venu sur Célestopol pour entreprendre des fouilles sur un site étrange.

Paint Pastel Princess. Plongée dans la prostitution automate.

La fille de l’hiver. La nouvelle la plus longue du recueil. Aux origines de Célestopol, et dans les tourments que génèrent nos vies antérieures. Le texte que j’ai préféré du recueil.

Danser avec le chaos. La drogue de Célestopol brouille la frontière entre réel et rêve, et trois jeunes femmes prisonnières du pensionnat se retrouvent prises au piège, face aux sorcières et au maître du Chaos.

Des attentes détournées

Vous attendez du steampunk à fond les ballons ? Des matériaux aux noms bizarroïdes, des ballons qui volent, des trucs roulants qui sifflent, des écrous partout ? Vous voulez des pavés de descriptions sur la ville, comprendre comment elle a été construite, quand, à quoi ressemblent ses rues, ses monuments ? Vous voulez un fil linéaire de ses débuts à maintenant ? Une belle ville idéale, clinquante, merveilleuse ? Si vous répondez oui à ces questions, je préfère vous prévenir : vous n’aurez rien de tout ça dans Célestopol 1922.

Car Emmanuel Chastellière sait exactement ce que vous attendez. Et il prend un malin plaisir à ne pas vous donner ce que vous voulez. Ce serait beaucoup trop facile. Trop classique. Vous allez la découvrir, cette cité lunaire. Mais autrement. Indirectement. Par le biais des personnages qui y vivent, et qui témoignent de son organisation, de son fonctionnement. Par eux, on arpente ses rues; on prend de la hauteur de vue pour l’observer depuis la Terre. Ou on s’enfonce dans ses entrailles. Par les personnages, on comprend son origine, son histoire, son organisation sociale. Ce sont des petits bouts épars et mis bout à bout qui offrent une vue impressionniste de la ville.

De nouvelle en nouvelle, j’ai fini par apprécier ma lecture, comprenant le parti pris de l’auteur. Il y a là un projet littéraire fort intéressant. Emmanuel Chastellière renouvelle le steampunk, offrant notamment aux automates une humanité touchante. On a tous les ingrédients du steampunk, mais moins évidents à trouver, distillés dans le texte, à petites doses, souvent juste évoqués. Mais il déconstruit aussi le format court. Ici, on a des tranches de vie, plus intimes, nous laissant avec davantage de questions que de réponses, et les sans péripéties bouleversantes et finement dosées qui donnent habituellement aux nouvelles leur rythme trépidant.

Célestopol 1922 : un recueil très humain

Humain, et terrien. La morale de Célestopol 1922, s’il y en avait une, pourrait être celle-ci : les Hommes, où qu’ils aillent, où qu’ils vivent, restent les mêmes. Refont les mêmes erreurs. Célestopol, c’est une ville très terrienne, finalement, qui reproduit le schéma terrien. On a souvent l’impression d’être resté sur Terre. J’avais dans l’espoir de trouver une ville lumineuse, idéale et parfaite, or Célestopol révèle les mêmes travers que ses jumelles terriennes, avec ses mêmes personnages très ambivalents. C’est un univers dur, impitoyable et clivant qui se donne à lire ici.

 » – Tu sais, lorsque j’étais encore là-bas… Combien de fois ai-je levé les yeux sur la Lune, plus jeune, en songeant à ce qu’elle pouvait bien cacher. Tant de mystères, de trésors… J’imaginais de véritables royaumes, des empires, si différents des nôtres. Sans guerre, sans famine, sans épidémie. Un beau rêve, n’est-ce pas ? Tellement naïf, surtout, ajouta t-elle, ses traits toujours plus durs. Je me suis trompée. Le seul royaume qui survit ici ne vaut pas mieux que ceux qui défigurent la Terre ».

Le recueil est un assemblage de nouvelles qui sont des parenthèses de vies. A l’image du recueil, parenthèse d’une année dans la vie de Célestopol. Elles mettent en scène des personnages fragiles et violents, ambigus, finement dessinés, et qui s’épaississent au fur et à mesure du recueil, avec leur retour dans plusieurs nouvelles. Peu à peu, les personnages se retrouvent plus ou moins liés, et ces rapprochements créent des échos dans l’ensemble du recueil qui trouve là son harmonie. Emmanuel Chastellière offre ainsi des textes avec beaucoup d’humanité, et de foi en ses personnages. L’auteur les aime, cela se ressent. Mais il nous offre une belle palette de caractères : des victimes, des héros, des personnages odieux, des blessés… toutes couches de population confondues.

Une mélancolie ambiante teinte alors l’ensemble du recueil. Quelque chose de doux amer, comme une belle aventure avortée, qui n’a pas pu aller jusqu’au bout des espérances promises. En cela, La fille de l’hiver et Le revers de la médaille sont très révélatrices de l’esprit originel de Célestopol. On y découvre le pourquoi de la création de la ville, ses idéaux espérés, et ce qu’elle est réellement devenue. L’écart entre les deux crée une ambiance sans cesse teintée de tristesse, d’espoirs déçus, de destins avortés, qu’on retrouve dans quasiment toutes les nouvelles. Il y a donc une très belle unité de ton dans ce recueil, dans lequel percent tout de même quelques lueurs d’espoir.

 

En pratique

Emmanuel Chastellière, Célestopol 1922

Editions de l’Homme Sans Nom, Collection Sci-fi, 2021

Couverture : Marc Simonetti

#PLIB2022

#ISBN9782918541714

D’autres avis : quasiment tous unanimes, en tout cas ceux que j’ai pu trouver référencés sur Livraddict. Par exemple, celui de La Geekosophe, ravie de son retour sur la Lune; ou Laird Bob Fumble, qui en redemande sur son blog Le syndrome Quickson; pareil pour Symphony. Yuyine qui n’a pas lu le premier recueil a adoré voyager à Célestopol. Très bonne lecture aussi pour Sometimes a book. Je vous invite aussi à lire la superbe chronique d’Aelinel, qui offre en plus un point de vue historique; cela vous donnera un aperçu transversal des nouvelles.

 

Je crois que je vous ai déjà habitués à des chroniques comme ça : dans lesquelles je vous dis que je n’ai pas eu de coup de foudre pour le bouquin, mais qu’en même temps, je l’ai trouvé génial. C’était le cas de Rocaille, notamment. Plus récemment, c’est ce que j’ai ressenti avec Citadins de demain et Le sang de la cité. Des œuvres particulières, avec un fort parti-pris, qui forcément n’embarquent pas tout le monde avec eux. Mais des textes qui offrent quelque chose de novateur et d’assez génial : une plume originale, un renouveau dans les genres, un bousculement des codes… Et ça, j’adore. C’est donc précisément pour cette raison que je mets Célestopol 1922 dans mes 5 titres du PLIB2022 : en plus de la promenade que j’ai appréciée, il y a là un projet littéraire génial qui à mon sens a toute sa place dans un prix littéraire.

12 commentaires sur “Emmanuel Chastellière – Célestopol 1922 – #PLIB2022

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  1. Très chouette chronique. Je te rejoins tout à fait sur l’unité de ton et l’originalité de parcourir/découvrir Célestopol de manière indirecte par le biais d’instants de vie. J’ai également adoré! Certains nouvelles me hantent encore, comme Memento Mori.

    1. Merci beaucoup pour ton retour ! Oui, Memento Mori est terrifiante… Moins théâtrale mais tout aussi glaçante (peut-être plus d’ailleurs), Mon rossignol m’a remuée. Le titre était tellement mignon, je m’attendais à qqch de tout doux. Et c’est tranchant, cynique…
      Il y a des textes qui ont une grande force dans ce recueil. Il va falloir que je me replonge dans le premier recueil que j’avais mis de côté, du coup.

    1. Je te comprends tout à fait ! Je ne m’attendais pas à ça, et le décollage a été un peu compliqué au début. C’est une œuvre que j’ai dû comprendre, pour l’apprécier pleinement. Une fois les yeux ouverts… waaaaa 🙂
      –> même effet que mon émerveillement devant la couverture du livre que tu as reçu aujd 😉

        1. Non, car figure-toi que je l’avais commencé l’année dernière, et je l’ai mis en pause ! Je ne comprenais pas, ça ne collait pas, quelque chose me chiffonnait. Mais du coup, ça m’a donné envie de m’y replonger !

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