Mayumi Inaba – La péninsule aux 24 saisons

Mayumi Inaba a une écriture aussi légère et douce qu’une plume. La péninsule aux 24 saisons est le roman parfait après la lecture de Bellefleur. Je l’ai choisi pour la catégorie « New Year, new me » du Cold Winter Challenge 2020. Lecture très rapide, mais agréable.

Synopsis

Une femme s’exile au bord de la mer, dans un petit hameau sous la baie d’Ise au Japon. Après des années à Tokyo, et des bouleversements affectifs dans sa vie, elle a besoin de faire le point. Elle va alors se laisser porter par les saisons de l’année, non pas 4 mais 24. 24 temps pendant lesquels la nature évolue, dévoile ses trésors, offre des moments paisibles pour qui sait les saisir. Commence alors pour la narratrice une découverte de son environnement, mais aussi une redécouverte d’elle-même.

Péninsule/Tokyo : un double tableau

Un récit qui se balance…

A l’image du flux et du reflux de la mer, le récit va et vient entre les époques et les lieux. La narratrice va et vient, entre ses souvenirs et les moments présents. A la manière d’un journal intime, elle raconte ses journées, et y intercale des résurgences du passé, échos d’une époque disparue.

Ainsi, à l’occasion de ses découvertes naturelles, ses souvenirs émergent, comme une petite madeleine de Proust. La narratrice se rappelle alors de Tokyo, où elle a vécu plusieurs dizaines d’années. Elle évoque notamment ses immeubles, son atmosphère polluée et bruyante. Elle se rappelle aussi de son petit appartement, de son voisin, de ses distractions nocturnes et citadines. Elle se remémore enfin sa vie d’avant, les repas de famille, son amie vive et dynamique, son travail.

En parallèle, ses journées s’écoulent avec douceur et harmonie. Au brouhaha cacophonique de Tokyo s’oppose le doux bruissement des feuilles de la forêt environnante. De la même façon, ses journées sur la péninsule sont aussi paisibles et lentes qu’elles étaient rapides, survoltés et remplies à Tokyo.

… entre deux atmosphères qui se croisent

En revanche, ces deux tableaux ne sont pas fixes, ils s’entrecroisent, et un jeu d’échos et de renvois se construit entre les deux.

En effet, la narratrice elle-même ne parvient pas à choisir entre ces deux styles de vie. Différents, mais complémentaires. Comment travailler et avoir une vie sociale sur la péninsule ? Comment voir ses amis de Tokyo ? Comment voir sa famille ? Mais comment revenir à Tokyo et perdre la forêt, la gentillesse des voisins, les espaces sauvages et silencieux de la péninsule ?

Alors, sans cesse, des échos se font entre les deux récits. A Tokyo, la nature s’aménageait tant bien que mal sur le balcon. A contrario, les symboles de la ville s’invitent dans la péninsule (la décharge, qui provoque d’ailleurs un choc). Sa vie d’avant s’invite dans sa maison au bord de la falaise, avec la visite de sa mère, la présence de son chat, qu’elle a emmené, et ce qu’elle a emporté (Mayumi Inaba met un peu d’elle-même, dans ce roman, grande amatrice de chats). Enfin, la narratrice faisait déjà plusieurs allers-retours entre Tokyo et la péninsule, avant de s’y fixer pour une durée indéterminée.

Il y a donc un dialogue entre deux époques de vie et deux espaces, qui se nourrissent l’un l’autre.

Un roman sensoriel et sensuel

De la sensorialité…

Mayumi Inaba centre son roman sur les sens. Ce sont eux qui prennent toute la place dans le roman, car finalement, on ne sait pas grand chose sur la narratrice (dont on ne connait pas le nom). D’ailleurs, celle-ci souvent se tait, pour laisser toute la place aux manifestations naturelles des éléments qui l’entourent.

La péninsule est à ce propos l’occasion d’une découverte des éléments : minéraux (les falaises, le sentier abrupt), végétaux (la forêt, tout un éventail de plantes, arbres et fleurs locaux), et marins (la mer, la procession de crabes…).

Ce nouveau monde s’offre à la narratrice, qu’elle explore avec ses cinq sens :

  • l’odorat (le parfum des fleurs, les senteurs iodées de l’océan, l’odeur de l’humus…)
  • l’ouïe (le frémissement des feuilles, le bruissement des arbres, la mélodie de l’eau, le chant du rossignol…)
  • le goût (les confitures, les champignons, le goût du sel…)
  • le toucher (la carapace des crabes, le froid du tronc mouillé…)
  • et la vue (explosion de couleurs : rouge et jaune pour les fleurs, camaïeu de verts pour la forêt, bleu pour la mer…)

Cet éventail d’expériences sensorielles va de pair avec l’almanach des 24 saisons, autant de périodes pendant lesquelles on peut s’occuper du jardin, tailler les arbres, préparer les confitures, observer les lucioles… 15 jours par saison, associés à une couleur, et un ensemble de travaux à mener au jardin.

… à la sensualité

Cette période de retraite paisible est un plaisir pour la narratrice, qui profite de ce temps pour se reposer, faire le point. Elle est à l’écoute de son environnement, et s’extasie régulièrement sur ce qui l’entoure. Exclamations, interjections fréquentes marquent sa surprise face à ses découvertes.

Elle prend plaisir à voir la neige tomber, à observer les crabes, à attendre les lucioles la nuit… Attentive à ce qui l’entoure, elle s’interroge sur ces expériences sensorielles, et va à la recherche des parfums, odeurs, bruits, silence… Elle les vit alors avec tout son corps, jusqu’à en être complètement imprégnée (« à l’instant même, j’ai eu conscience que les parois mêmes de mon cerveau vibraient intensément, décuplant mes sens et dévoilant un autre moi, un moi au visage de fauve »).

Intervient alors une complémentarité totale entre la nature, les éléments et la narratrice. Elle devient un élément de ce décor, comme les habitants de la péninsule (ses voisins qui sont des cailloux, la métamorphose des femmes en anémones de mer). A l’inverse, la nature devient humaine (« Les fleurs sont tournées vers moi, comme une bouche ouverte, béante », la lumière à travers les arbres associée à l’image du corps humain). Ainsi, Humains, végétaux, et minéraux se mélangent, et fusionnent, en un seul corps.

Aller à la redécouverte de soi

Se perdre pour mieux se retrouver

La narratrice semble se perdre dans cette baie, seule dans sa petite maison branlante au bord de la falaise. Quitter Tokyo pour venir s’installer ici, loin de tout, de ses amis, de sa vie d’avant, de sa famille, de ses souvenirs, c’est effectuer un reboot complet. Une remise à 0 des compteurs. Parfois donc, la narratrice se perd, et bloque (panne devant son écran, livres qu’elle ouvre et qu’elle referme, découverte de la décharge qui souille sa péninsule…).

Puis, comme s’il fallait se perdre pour mieux se retrouver, la narratrice revit. Elle revit en découvrant un bateau enfoui dans la vase (symbolise t-il sa propre personne, qui peu à peu remonte à la surface ?). Elle revit de nombreuses premières fois : la soirée où elle rit, où elle boit (trop); celle où enfin elle parvient à lire un livre jusqu’au bout. Chaque découverte du monde naturel est une découverte sur elle-même. Elle découvre ainsi sa capacité à s’émerveiller de choses banales et simples, à se satisfaire du peu, à trouver la patience, à s’interroger sur le sens de sa vie.

Le chemin de la redécouverte de soi

La péninsule des 24 saisons est un récit de cheminement. La narratrice se promène sur ces chemins : le petit pont qui mène à a forêt, le petit chemin abrupt vers l’estuaire, la route qui prend fin devant la maison, les lignes de train et de bus jusque Tokyo… Autant de routes, de traces… spatiales et psychologiques.

Comme Henry David Thoreau et Hermann Hesse, qu’elle mentionne, la narratrice hésite sur le choix à faire. Rentrer, ou rester ? C’est l’épisode du chemin des camélias qui va lui montrer la voie. Cette scène provoque chez elle un effroi tel que la scène se teinte de surnaturel. Les fleurs se métamorphosent en un monstre glouton, leur couleur rouge est un flux de sang, tandis que les tapis de fleurs deviennent un cimetière. La narratrice a peur de s’être égarée hors du temps, hors du monde. Alors, elle s’interroge : et si sa peur venait du fait qu’elle n’avait pas à être là ? Va t-elle aussi finir comme ces fleurs, se faner et tomber, seule ? Sa place est-elle ici ?

Mayumi Inaba offre un récit sensoriel, sensuel, qui chemine, à travers les broussailles et les forêts, et dans les méandres de l’esprit. C’est un roman sur le temps : le temps qui passe, le temps qui s’arrête, le temps qui fuit, le temps qu’on veut rattraper.

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