Léa Silhol – Sacra

Magnifiques recueils que nous offre Léa Sihol avec ses deux tomes de Sacra, Parfums d’Isenne et d’ailleurs. Aucun cœur inhumain (Tome 1) et Nulle âme invincible (Tome 2) sont parus chez Nitchevo Factory, en 2016. Léa Silhol livre ici 12 nouvelles et 3 novellas, liées entre elles et avec l’ensemble de la Trame dans laquelle elles s’intègrent. Dans Sacra, les fils se croisent, des mondes et des époques se rejoignent, et la magie de cet univers tentaculaire se révèle, dans toutes ses couleurs et tous ses parfums.

Prélude…

J’ai lu ces deux recueils dans le cadre du Projet Ombre, dont je vous avais parlé il y a quelques temps. Ces deux magnifiques ouvrages figuraient sur ma liste au père Noël, et j’ai eu le plaisir de les recevoir… J’ai attendu ensuite le meilleur moment pour les lire. Parce que je ne lis pas les œuvres de Léa Silhol comme je lis d’autres textes. J’ai besoin d’attention, de silence, de concentration pour rejoindre cet univers. Il faut aussi que je me prépare à en prendre plein la figure, car la beauté et la magie des textes me frappent littéralement.

J’ai commencé Sacra dans cet état d’esprit, et pourtant, le début de ma lecture n’a pas été simple. J’ai eu du mal à rentrer dedans. C’est ensuite, à la lecture du second tome que j’ai compris les fils, les liens. J’ai alors senti les parfums et les effluves entre les textes. Ces deux recueils se parlent, dialoguent entre eux. C’est pour cette raison que je les chronique ensemble, je ne vois pas un volume sans l’autre. Pour moi, Sacra est Un.

Sacra dans la Trame

Ce n’est pas une lecture que je conseillerais à quelqu’un qui ne connaît pas l’autrice. Ma lecture a été ponctuée de « ahhhh » et « ooooh » émerveillés, quand je réalisais les liens entre tous ces textes, les personnages, les lieux. Sacra est en effet au milieu d’une toile gigantesque, au cœur de plusieurs nœuds. Il est tellement truffé de références aux autres œuvres que seul, sans rien avoir lu de la Trame avant, il risquerait de n’être pas compris à sa juste mesure. Et je suis persuadée que je n’ai saisi que le dixième des mystères qu’il recèle encore.

Sacra est donc un recueil de contes sur et autour d’Isenne, cité en Mortalité. Isenne est le double italien d’Irshem, unique cité de Dorcha (cour d’Ombre, sur laquelle régnait Finstern, un des personnages principaux de La Sève le Givre notamment). Isenne est en mortalité, mais prend sa source en Dorcha. Elle abrite des castes d’artisans, notamment verriers et des loges alchimistes. L’on dit aussi qu’Isenne est l’ancienne Venise.

Sacra est donc relié au cycle majeur de Vertigen (La Sève et le Givre, la Glace et la Nuit).

Sacra : deux recueils de nouvelles – composition

Ces deux recueils comprennent 15 textes, écrits entre 2001 et 2016. Les textes ne sont pas présentés dans leur ordre d’écriture, mais réassemblés différemment, dans un ordre qui peut désarçonner au début par son aspect décousu. J’ai fini par y voir plus clair à la lecture du second volume. C’est là que j’ai pu apprécier pleinement les textes et apprécier la construction des recueils. C’est le second tome qui a créé l’éblouissement que j’attendais tant.

Sacra vol.1 : Aucun cœur inhumain

A travers la fumée. « Oliban » (2008). Voici ici la nouvelle introductive du premier recueil. On suit Neil, traducteur des œuvres de l’écrivain Elizabeth Massal. Un jour, celle-ci reçoit une boîte de palissandre renfermant un livre plein de mystères. Puis Elizabeth se renferme, se consacre à l’étude de son manuscrit, et perd pied avec la réalité. Plus tard, quand Neil revient sur les terres d’Elizabeth, tout a disparu. A t-elle réellement vécu ici ? Ce texte donne le LA du recueil, avec le thème du parfum notamment. J’ai bien aimé aussi la réflexion sur le pouvoir de l’écrivain et le rôle du traducteur. Enfin, il y a déjà ici quelque chose qui se situe entre réalité et surnaturel, les frontières commencent à se brouiller.

Lithophanie. « Rouge » (2002). Nous voilà maintenant dans l’ancienne cité d’Armenasht, contemporaine d’Isenne. Pour ses seize ans, le père de Luned veut lui offrir un vitrail. Il fait alors venir un artisan d’Isenne, Ebben Oscuro. On est dans l’ambiance du conte par excellence, un peu du style « il était une fois… ». L’atmosphère est sombre, la puissance de l’art prend toute sa place.

Là où changent les formes. « Pavot » (2001). Première des nouvelles publiée. Nous sommes dans les labyrinthes d’Isenne. Cette nouvelle raconte l’histoire d’Estel Absalen, revenue en la Cité après des années passées au loin, et de Sable Oscuro. On rencontre aussi la figure de Morphée, que veut peindre Estel. J’ai aimé cette première découverte d’Isenne dans ce recueil. La cité est labyrinthique, et de la même manière il faut parvenir à suivre les personnages dans leur complexité.

Le rêve en la cité. « Datura » (2004). Dans le royaume de Melniboné en pleine décadence, on fête le couronnement du fils de l’Empereur. Jeune homme à la santé défaillante, Elric se gave d’herbes et de remèdes. Une nuit, il rêve de son futur funeste. Cette nouvelle est en fait un hommage au Cycle d’Elric de Michael Moorcock. Je n’ai pas lu cette œuvre, j’ai sûrement dû rater des références. Cependant, j’ai bien aimé l’ambiance onirique qui se dégage de cette petite nouvelle.

Gold. « Sanguis draconis » (2016). Première novella du recueil. A Vienne, en pleine période sécessionniste. Hakugin Izokage, ami de Gustav Klimt, s’est exilé en Europe. Céramiste, « trésor vivant » au Japon, il rencontre Lyron, cousine de Gustav Klimt et cantatrice. J’ai eu beaucoup de mal à accrocher à cette novella. Je l’ai appréciée à la lecture du second volume, qui m’en a dévoilé certains aspects. On retrouve ici le thème de l’Art, de l’artisanat et du génie créatif.

Trois fois. « Benjoin » (2003). Retour à Isenne dans cette nouvelle. Payne Oscuro a été visité par trois fois par la Dame Rouge, vampire de son état. Pour tenter de lui échapper, il va alors faire appel aux talents alchimistes et illusionnistes des Isenniens. Le récit offre dans son final un très beau duel sur trois nuits entre la Dame Rouge et Payne, plein de magie, de faux-semblants, de reflets.

Under the Ivy. « Rosa » (2008). Deux temps dans cette nouvelle : côté Bal(Eve) et côté Bois (Ivy). Une jeune fille vivant dans un cottage est fascinée par la forêt qui semble vivante. Entre crainte et attrait sauvage pour la nature. Ce sont des thèmes développés dans le roman Sous le lierre. J’ai trouvé cette petite nouvelle très rafraîchissante, comme un parfum frais de mousse et d’humus. En revanche, je m’interroge encore sur ses liens avec le reste des nouvelles.

Magnificat. « Ambra mystica » (2015). Seconde novella du recueil. Prague, 1949. Beata rencontre Ada, spécialiste des langues et archéologue. Elle l’interroge sur un incunable du XVème siècle qu’elle possède. Beata et Ada vont après cela nouer une amitié très forte, et vivre ensemble plusieurs années. Elles s’installent à Venise, chez des amis d’Ada, qui ne semblent pas très humains. Plutôt fays … L’on fait également la connaissance de Jared, étrange personnage venu de nulle part, très proche d’Ada. On apprend aussi le sort de ce document étrange… Là, j’ai commencé à « voir ». Cette novella boucle la boucle de ce premier volume, et on commence à avoir des réponses, des révélations, sur des personnages récurrents, des liens.

Sacra vol.2 : Nulle âme invincible

Lumière noire. « Kyphi » (2001). Dans les petites boutiques d’antiquaires de Kensington, Camille aime se perdre, sentir l’odeur de l’encaustique et de la poussière, fouiller les rayons et dénicher la perle rare. Un jour, le propriétaire turc de sa boutique favorite lui présente une lampe, venue tout droit d’Isenne. Elle semble se perdre dans les ombres de cette lampe… Son compagnon Armand va vouloir l’y rejoindre et percer les mystères de cette lampe. J’ai beaucoup aimé cette première nouvelle, pour ses parfums de boutiques vieillottes. Cette nouvelle est aussi un éclat de parfums, de couleurs, de textures… qu’on ressent vraiment très bien.

Sfrixada. « Manne de frêne » (2015). A Isenne, Rubeys Oscuro raconte à Angharad d’Hiver l’histoire d’Ebben Oscuro et de Luned (personnages de Lithophanie), le sort de la cité d’Armenasht et ce qu’il advint des amoureux. Quel plaisir de retrouver Angharad ! Avec cette nouvelle, les liens se resserrent entre les deux recueils. A partir de ce texte, j’ai commencé à revenir au premier volume plusieurs fois, pour entrecroiser les lignes et entrapercevoir les échos. J’ai commencé la reconstitution du puzzle, avec la joie d’une aventurière qui découvre un trésor.

D’une étoile à l’autre. « Bakhour » (2015). A Istanbul, trois personnages mythiques se retrouvent : Lucifer, le prince des Djinns et Jared, prince des Nophelim. La guerre contre l’Empyrée se prépare. Les parfums atteignent ici une force incroyable, avec le marché des épices, les senteurs des encens et des arbres du jardin. C’est un peu une ambiance Mille et une nuits, version moderne. Ah, les parfums des rosiers de Damas… Une sorte de jardin d’Eden, troublé par une atmosphère plombée : les temps changent, et on le pressent ici.

Béni soit l’exil. « Storax » (2015). Version isenienne de la nouvelle La faveur de la nuit dans Avant l’hiver. Le récit raconte le pacte entre Dorcha et les Khazars, et la fin de ce pacte avec la chute de la Khazarie. C’est le récit de l’inconstance des Hommes, et de la Foi, partagée entre des croyances ancestrales et un Dieu unique. Là encore, quelle joie de retrouver la beauté et la froideur sublimes de Finstern ! On est toujours dans le registre de la légende, du conte. En effet, l’histoire de cet événement est tellement lointaine qu’il paraît vaporeux, insaisissable, mais en même temps universel.

Le maître de Kodo. « Jinkoh » (2016). Novella du second recueil, que l’on retrouve dans Hanami Sonata. Epoque contemporaine, Japon. On rencontre un nouveau membre de la famille Izokage, petit neveu de Hakugin, et lui aussi « trésor vivant », parfumeur. L’esprit de sa sœur Fuyue est perdu dans le Grid, sorte de matrice virtuelle. Izokage fait donc appel à des fays américains pour l’aider. Se joue ici l’avenir des fays et se découvre toute l’ambiance cyberpunk du Grid. Cétait une découverte d’un autre aspect de la Trame pour moi, qui m’était encore inconnu, et qui m’a ouvert des perspectives intéressantes. Au-delà de l’histoire, la façon avec laquelle Léa Silhol mélange fantasy, urban fantasy et cyberpunk atteint des sommets ici, et c’est vraiment génial.

Emblemata. « Santal blanc » (2016). 1931, sculptures Bouddhas de Bâmiâyn. Un personnage (que je n’ai pas réussi à définir) enseigne le Sutra du Cœur à un dessinateur franco-russe. Alors là, c’est un trou noir. Je n’ai absolument pas compris ce texte, qui m’a laissée complètement perplexe et interdite. La pensée bouddhiste ne me parle pas du tout et m’a laissée complètement de marbre. Je n’ai donc pas saisi du tout la signification de ce texte, ni sa place dans ce recueil. Malheureusement, je suis passée à côté.

The passenger. « Baume de Venise » (2007). On retrouve Neil au seuil de sa vie, qui retrouve Elizabeth Massal, devenue fay. On rencontre aussi d’autres personnages emblématiques de la Trame, une belle façon de boucler la boucle de Sacra.

Sacra : une œuvre d’architecte

Au centre de la Trame…

On l’a dit plus haut, Sacra se trouve à la croisée des mondes silholiens. Entre cours et cités féériques (Armenasht, Isenne, Khazarie), villes modernes (Osaka, New-york, Venise), et lieux d’entre-deux (Istambul dans D’une étoile à l’autre, Seuil/Frontier, la villa d’Elizabeth en France, les boutiques perdues dans Kensington…).

On trouve également des échos à d’autres œuvres de la Trame. Par exemple, Under the ivy renvoie directement à Sous le Lierre, avec sa personnalisation de la forêt. Elizabeth Massal, personnage de la première et dernière nouvelle des deux recueils, ouvre aussi Avant l’Hiver, se disant l’éditrice des récits écrits par Kélis d’Hiver. Plusieurs nouvelles sont également présentes dans d’autres recueils, remaniées ou pas (Le Maître de Kodo, Béni soit l’exil). Isenne même est l’objet de La Glace et la Nuit (Albédo). On retrouve enfin Angharad et Finstern en filigrane dans plusieurs des récits, tout comme des fays présents dans Musiques de la Frontière (Jay, Priest, Shade, Crescent…).

Des personnages et situations reviennent et se répètent aussi, d’un monde à l’autre, d’une époque à l’autre, métamorphosés et transposés. Par exemple, Margret se métamorphose en Crescent dans Le maître de Kodo, qu’on verra dans Musiques de la Frontière et Possession Point. Prêtresse des fays, elle porte aussi les tresses et les tatouages de Nicnevin jadis… J’ai vraiment vu en elle la concentration des trois dimensions de la Trame : Vertigen, Le Dit de Frontier et le cycle japonais Seppenko Monogatari. De la même façon, l’ayosh (« l’eau des rêves », « l’eau de nuit », utilisée par les Oneiroi pour les rituels oculaires et présent de Finstern, dans Béni soit l’exil) devient l’eysh dans Le Maître de Kodo, utilisée par les fays dans leur renaissance.

L’architecture interne de Sacra

Sacra est un diptyque, que j’ai donc choisi de chroniquer dans un seul billet. J’ai évoqué plus haut les liens entre les deux volumes, qui du coup en font un tout unique et cohérent. Jai également essayé de comprendre la structure des deux volumes. Pourquoi cet ordre ? Ca a forcément une signification particulière. Je n’ai pas tout saisi, je pense, il me faudra plusieurs lectures (les œuvres de Léa Silhol se découvrent pleinement en plusieurs fois…) pour bien comprendre.

J’ai néanmoins remarqué un parallélisme de construction entre les deux volumes. Les deux premières nouvelles plantent d’abord un décor contemporain, évoquant des mondes oubliés. Submergées de parfums, d’effluves, de et senteurs, ces nouvelles brouillent les frontières entre réel et légendes. Elles nous plongent doucement dans les contes d’Isenne. Puis les secondes nouvelles, Sfrixada et Lithophanie, se répondent. D’autre part, les deux recueils comportent des nouvelles dans Isenne même, et aussi des récits évoquant la branche japonaise de la Trame, avec une famille récurrente (les Isokage). Enfin, les dernières nouvelles des volumes apportent des réponses à la toute première, avec ce fil d’Ariane qu’est l’incunable, et les personnages récurrents de Neil et Elizabeth.

En revanche, je m’interroge encore sur le sens de certaines nouvelles dans ces recueils (Under the ivy, Emblemata, Le rêve en la cité). Une relecture ultérieure m’apportera certainement d’autres impressions et points de vue.

Une architecture entière

Anecdote assez rigolote, Le Maître de Kodo se déroule dans la demeure d’Isokage, magnifique maison bâtie par Frank Lloyd Wright. Cet architecte a développé et poussé à l’extrême le concept d’habitations en totale harmonie avec l’environnement. Cela se ressent bien ici, Isokage en a fait son havre de paix, adossé à une Nature sauvage et emplie de parfums de mousses, d’érables et de cerisiers en fleurs. F.L Wright est l’inventeur des Prairies Houses, ces demeures dans lesquelles chaque détail du bâti importe, et rentre dans une unité parfaite avec le tout qui l’entoure. J’ai trouvé ce clin d’œil intéressant car c’est exactement ce qui est à l’œuvre ici. Chaque détail compte, il y a une harmonie entre tous les détails qui créent un tout cohérent (comme ces senteurs dans chaque nouvelle qui créent un bouquet final complet). Cela m’a alors fait penser à l’œuvre de cet architecte. C’est peut-être une (sur)interprétation de ma part, mais comme la Dame ne laisse rien au hasard…

Finalement, de nombreux liens partent de Sacra pour s’étirer dans toute la Trame. Et même, Sacra illustre, développe… certaines zones d’ombre des autres œuvres de la Trame. Léa Silhol a donc construit une œuvre géante faite de fils, de nœuds, d’échos, de renvois. Sacra nous permet d’avoir un aperçu sur les dimensions de cette Toile tissée.

Léa Silhol, Sacra, Parfums d’Isenne et d’ailleurs vol.1. Aucun cœur inhumain et vol.2. Nulle âme invincible. Couverture et illustrations par Dorian Machecourt

Un livre de contes

Des éléments du conte

Ces différents récits fonctionnent comme des contes. Que les textes se déroulent dans un monde contemporain ou non, ils font référence à des légendes, des mythes, et des temps immémoriaux. Isenne appartient à un monde sans date. Isenne n’est pas palpable. Est-elle une cité appartenant au rêve ? Les personnages convoqués appartiennent d’ailleurs au rêve (la figure de Morphée) ou à des mythologies et légendes (prince de Djinns, Lucifer). Et des légendes sont retranscrites ici (le pacte entre Dorcha et les Khazars, la chute d’Armenasht, le récit de l’incunable, le début de la guerre contre l’Empyrée dans D’une étoile à l’autre, à l’ambiance Mille et une nuits d’ailleurs).

A chaque conte, une tonalité différente, mais des thèmes récurrents tout au long des recueils. Pour commencer, l’art et la création (écrivains, céramistes, maîtres verriers, vitraillistes, musiciens, tatoueurs…). Les personnages sont artistes, créateurs, transforment et magnifient le réel. On retrouve aussi la place des individus dans un monde qui change et leur combat commun (les fays, le Grid), la lutte entre croyances folkloriques et religions monothéistes devenues prédominantes en Occident. Enfin, on y retrouve la permanence, élément central du conte, toujours contemporain et universel. Isenne reste vivante, toujours. De la même façon, les personnages de Vertigen se retrouvent ici, métamorphosés : ils ne meurent pas mais se transforment (Anghred Winterbourne, Crescent…).

Le palimpseste d’Isenne

Ces recueils sont effectivement un ensemble de contes, autour, à propos de et dans Isenne. Ils offrent une vision éclatée et kaléidoscopique de cette cité. Chaque conte est une sorte de synecdoque d’Isenne. On en aperçoit quelques unes de ses caractéristiques à chaque fois (ses artisans, ses labyrinthes, ses liens avec Dorcha…). La somme de ces différentes visions finit par en donner un aperçu global (les parfums, encore et toujours… et l’architecture… !).

Isenne, on la voit, on l’aperçoit, on la ressent, et parfois aussi on la parcourt. Sous chacun des contes, des histoires qui semblent parfois éloignées, c’est Isenne qui se lit en palimpseste. Elle est évoquée, comme une certitude, un rêve de grandeur d’antan. On en apprend beaucoup sur cette cité en creux. Sur ses artisans, ses talents, son fonctionnement, ses valeurs (accueil des Khasars). Isenne est permanente, stable, elle agit comme une boussole dans tout le recueil.

Un monde de parfums. Un monde sacré

Un diptyque parfumé

Le parfum est un autre, sinon le principal, fil d’Ariane de ces recueils. Chaque nouvelle est illustrée d’une planche (de Dorian Machecourt), sous-titrée d’un élément naturel : parfum, fleur, résine, encens… (Pavot, Benjoin, Rosa, Oliban, Datura, Sang de dragon…). Là encore, ces sous-titres éclairent la nouvelle qu’ils accompagnent.

Dans tous les cas, chaque nouvelle est accompagnée de ses parfums propres, et ceux-ci se ressentent dans l’ensemble du recueil et créent un bouquet cohérent et complet. Ils nous guident dans ce labyrinthe. Herbes, parfums et médecines accompagnent Elric depuis sa naissance. Eve aime sa forêt humide, parfumée d’humus et de feuilles fraîches. Ada respire littéralement la vie, se nourrit de parfums. « C’est là la première extase sensuelle : les parfums […] Chaque strate de bois possède son propre parfum. Et il en va de même pour les époques; pour les strates du temps ». D’une étoile à l’autre nous emmène dans un jardin stambouliote (On y ressent les rosier de Damas, le bergamotier; le « parfum envoûtant du bigaradier », du jasmin sambac… ). Hisokage est parfumeur dans Le Maitre de Kodo. Et on y respire les fragrances ces mélèzes, hêtres et tapis d’humus. Camille aime les parfums de ses boutiques d’antiquaires, l’amertume du café turc parfumé à la cardamome.

Sacra : du parfum au sacré

Au-delà du plaisir olfactif, ces parfums revêtent un sens, sacré.

La première nouvelle est centrée sur cet incunable du XVème siècle. « Il parle de quoi ? – De rites. Ou plutôt… du rôle des parfums dans les rites religieux. Des encens, en particulier ». Le parfum ici est un langage, un passage vers autre chose, une porte vers ailleurs. On retrouve cet aspect dans la nouvelle D’une étoile à l’autre (les encens permettent à Lucifer de s’entretenir avec ses amis). Le parfum alors nous amène vers une autre réalité, une dimension plus spirituelle.

On a un aperçu de cet aspect sacral dans Magnificat (qui est d’ailleurs un cantique chanté par la Vierge Marie après l’Annonciation). « Pour toucher au divin, adresser des prières, s’élever, l’humanité use depuis toujours des fumigations […] L’homme cherche le lien avec quelque chose de plus grand que lui, de plus haut que lui; qui procède du ciel, des absolus, des archétypes, du sacré […] De tous les véhicules de la sensation, le parfum est celui qui nous imbibe, notre pénètre et nous exalte de cette façon unique, et singulière. »

Le parfum est donc un lien vers le Sacré. Dans la première nouvelle du second volume, Lumière noire, Armand évoque « le parfum perdu de [s]on absente ». Dans le petit carnet qu’il a emporté de chez elle, il remarque qu’elle y a laissé un petit mot. Ce carnet est marqué du sceau du Labyrinthe, la trace d’Isenne. Le parfum de Camille imprègne le papier, et c’est ce parfum qu’Armand va chercher à atteindre, en suivant les ombres. Parfums d’Isenne et d’ailleurs n’est pas seulement un recueil de réminiscences iseniennes, mais surtout un lien avec cette époque, un chemin vers Isenne, cette ville sacrée. Et on parcourt ce chemin en suivant les senteurs

Ceci n’est pas une fin

Il faut bien conclure un jour ses billets, même si on aimerait bien y rester plus longtemps. Cependant, ceci n’est en effet pas une fin. Sacra va appeler une seconde lecture, puis d’autres encore. Pour s’imprégner d’Isenne, de sa beauté, de son aspect intemporel et universel. Et pour démêler encore un peu plus les nœuds créés par Léa Silhol. Il faut voir ce premier billet comme un premier aperçu, et non comme une chronique exhaustive. Et la lecture de Sacra est à mon sens quelque chose de très personnel, nul doute que chacun y sentira d’autres parfums, y percevra à travers les effluves d’autres sens.

De beaux billets vous attendent ailleurs…

En attendant, pour compléter cet aperçu, je vous renvoie vers d’autres billets tout aussi émerveillés que moi par le génie de cette œuvre et sa Beauté transcendante.

Lullaby a écrit un billet sur chacun des volumes. Vous pourrez y trouver une impression complémentaire : elle a beaucoup apprécié les textes qui m’ont donné le plus de fil à retordre. Mais le ravissement est semblable. J’ai lu avec intérêt ses chroniques, car j’aime beaucoup les écrits de Madame Lullaby. Vous le savez, car vous la connaissez déjà : je vous l’ai présentée il y a quelques temps, à l’occasion de la lecture de son roman La captive de Dunkelstadt 🙂

Et puis j’ai beaucoup aimé aussi la poésie des billets de Psyche in Hell. Vous y trouverez un éblouissement semblable, et une plume tout aussi magnifique. J’y ai particulièrement apprécié l’analyse très poussée des thématiques évoquées dans les nouvelles. Psyche in Hell plonge le corps entier dans les questions et significations induites par les textes.

Ces excellentes lectures m’ont fait réaliser encore plus à quel point Léa Silhol est une magicienne. Prenez dix lecteurs, faites-leur lire Sacra, ou tout autre texte de la Tisseuse, vous obtiendrez autant d’interprétations, de ressentis, de couleurs, d’émotions. Au-delà du voyage qu’elle offre, c’est un acte de lecture plein et entier qu’elle engage chacun à faire.

Quitter Sacra se révèle tout aussi difficile que quitter toute autre œuvre de Léa Silhol. Chaque fois, je suis frappée par le génie créatif de cette autrice, par la magie de son langage qui transforme le réel. Elle livre à chaque fois une œuvre poétique de très grande facture, nous fait toucher le Beau du bout du doigt. Chaque fois, ses textes m’accompagnent plusieurs jours, comme une musique. Je ne cesse plus de me perdre à Frontier, Isenne et Irshem dans mes rêves d’ailleurs. Le retour à la vie réelle est si dur, ensuite. Je reviendrai à Sacra, avec le plaisir d’une Madeleine de Proust.

5 commentaires sur “Léa Silhol – Sacra

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  1. Je ne suis pas très portée sur les recueils de nouvelles mais tu les vends très bien et les objets livres sont divinement beaux. Je me note ça de côté dans ma liste d’envies. Merci pour la découverte!

    1. Je ne suis pas très nouvelles du tout à la base non plus ! Mais ces deux tomes sont vraiment au centre de l’œuvre de Léa Silhol et la magie opère. En plus, elle aime beaucoup ce genre et ça se ressent. Et Dorian Machecourt en effet fait un travail absolument magnifique !

  2. Super critique d’un magnifique diptyque ! Tu me donnes envie de le relire ! 🙂

    J’adore la plume de Léa Silhol, j’en ai encore à découvrir dans ma PAL mais, comme tu le dis, pour moi, lire ses textes est un moment à part. Je soigne donc ce moment ! 🙂 Je pense qu’à partir de la prochaine lecture ou relecture, il faudra d’ailleurs que je prenne des notes dans un cahier ^^ » Il y a tellement de pistes, liens qui se dessinent !

    1. Merci ! Oui je te rejoins complètement sur LE moment pour lire ses œuvres. Et je suis aussi d’accord sur le fait qu’il va falloir un carnet dédié pour la Trame, je commence à m’y perdre un peu… Et après, une fois qu’on aura tout lu… on pourra tout recommencer, et je suis sûre qu’on en découvrira encore !

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