Magali Lefebvre – La captive de Dunkelstadt

La lecture de La captive de Dunkelstadt de Magali Lefebvre s’est inscrite dans le cadre d’un service de presse. Le roman est paru en septembre 2020 aux éditions Noir d’Absinthe, que je remercie pour l’envoi du roman en version électronique. Ça a été une lecture passionnée et passionnante. J’ai autant apprécié le cadre et l’ambiance que le traitement des personnages, tout en complexité et faux semblants. J’ai beaucoup aimé le style et la plume de Magali Lefebvre, qui ne laisse rien au hasard et soigne le moindre petit détail.

Synopsis

Émile Dupontel, jeune homme un peu naïf, effectue un tour d’Europe avant de s’établir comme notaire, dans sa petite vie bien rangée. Il termine son voyage par Dunkelstadt, en Forêt-Noire, petit village niché au fond d’une vallée. Sur ses hauteurs se dresse un château, Wolfenschlöss. Cela lui évoque des souvenirs de récits, de légendes et de lieux littéraires, emplis d’images mystérieuses, de superstitions. Malgré la peur des habitants de Dunkelstadt et faisant fi de la supposée malédiction, Emile se rend au château. Il y rencontre la comtesse Wilhelmine von Dunkelstadt et sa fille, sa très jolie fille, Katarina. Il tombe très vite amoureux, mais devra comprendre que Katarina est prisonnière du château, ne pouvant en franchir les grilles. Sera-t-il prêt à mettre sa vie en péril pour sauver sa bien-aimée ?

La magnifique couverture, signée Tiphs et Julien Aufderbruck, donne le ton du roman, entre ambiance gothique, fantastique et conte de fées.

Un roman gothique

Un cadre de superstitions et de légendes

La Captive de Dunkelstadt est un roman est assez court. De ce fait, le cadre est très rapidement posé. L’autrice peint des scènes très visuelles et sensorielles. Elle pose le cadre de manière très efficace, dans un style poétique, et imagé. On est rapidement dans l’ambiance et on se laisse facilement embarquer par sa plume pour suivre les aventures d’Emile.

Le premier chapitre s’ouvre sur l’arrivée d’Emile à Dunkelstadt (« la ville sombre »), en Forêt-Noire, lieu de légendes, de récits folkloriques et de superstitions. Ce lieu est d’ailleurs le décor de nombreux contes des frères Grimm; la notion de conte est très présente dans ce roman.

Le village est décrit comme un « petit bourg niché au creux d’un vallon ».  On imagine bien le petit bourg peuplé de petites gens, simples, vivant des travaux de la terre, un peu intemporel.

Un élément clef : le château

Le château se découvre au petit matin, et se détache, seul, sur la ligne d’horizon. Effrayant, imposant, décrit comme un lieu maudit, Wolfenschlöss est la copie allemande du château italien d’Udolphe (Les mystères d’Udolphe, Ann Radcliffe, 1794). En clin d’œil, l’écrivaine anglaise est d’ailleurs citée dans le texte pour évoquer ce décor de « roman gothique anglais ». Wolfenschlöss est en effet le topos du château gothique : imposant et médiéval (voûtes, cheminée et murs de pierre nus, fenêtres encadrées de gargouilles) . Il est aussi un peu effrayant, avec son portail de fer forgé orné de figures étranges, ses murs sans fenêtres, ses vitraux imposants…

Emile ne parvient au château qu’après une longue promenade dans la forêt. Elle est un véritable locus amoenus (les petits tapis moussus, la fraîcheur sous les arbres, les petits massifs de myrtilles, les petits oiseaux qui chantent, une chevrette qui galope, Emile qui esquisse un croquis…). Ce romantisme des lieux est une autre caractéristique des romans gothiques. Il s’associe ici à une touche de mystère et d’inquiétude (les chemins encombrés de ronces et moins marqués dans les profondeurs de la forêt, l’orage qui gronde).

Une romance digne de conte de fées ?

Un cadre romantique…

Emile est féru de conte de fées, et il s’imagine personnage du genre, surtout quand il rencontre Katarina. Cette scène de première vue, topos littéraire du roman, est frappante. La jeune fille est fraîche comme une rose, délicate, pure. Sa description est élogieuse et étendue. Elle tranche avec celle de sa mère, très brève et peu avantageuse (« matrone allemande telle que pouvaient l’imaginer les étrangers », pas gracieuse, imposante, à la coiffure et à la mise sophistiquées). La rencontre de la jeune fille choque Emile (« Emile se figea, bouche entrouverte […] Lorsqu’il la vit, il oublia tout »).

On retrouve également tous les ingrédients de l’idylle amoureuse dans la suite du roman. Emile s’imagine en prince venu délivrer sa promise captive des lieux.

… qui cache une réalité plus sombre et complexe

La captive de Dunkelstadt s’inscrit dans une tradition littéraire bien marquée, comme pour mieux s’en démarquer. Magali Lefebvre brouille ainsi les pistes, s’amuse avec les codes du genre pour créer quelque chose d’original et de déstabilisant.

Katarina n’est d’abord pas ce qu’elle paraît être. Tantôt « fleur délicate », tantôt sensuelle et animale, elle a un caractère bien marqué. Son secret rend par ailleurs son personnage complexe, protéiforme. Ses pensées sont insaisissables (ses yeux « limpides en surface » mais en même temps recélant des « formes mouvantes dans leur obscurité bleutée », ses demi-sourires… autant d’indices qui donnent une idée de la dualité de son personnage). La romance va aussi plus loin que le conte de fées, et se teinte de violence, atteignant les personnages dans leur chair.

Le roman revisite également contes et fables. Par exemple, certains éléments font penser à La Belle et la Bête (l’arrivée au château, la Bête…) . D’autre part, le paratexte offre une épigraphe du Loup et l’Agneau par Jean de La Fontaine. Ces figures animales figurent en tête de certains chapitres.

Une histoire très sombre et réaliste

Derrière tous ces aspects, l’histoire de fond de La Captive de Dunkelstadt est assez noire et très réelle, ancrée dans une réalité historique. On y retrouve des thèmes convoqués traditionnellement dans le roman gothique. C’est par exemple la figure du démon, le recours à la religion, ou les secrets d’un passé revenant hanter le présent. Il y a dans ce roman des réflexions sur le statut des femmes, la religion et ses positions par rapport à ce qui se rapproche de la sorcellerie (ou est considéré comme). C’est finalement une histoire de femmes qui est racontée ici, femmes qui se battent pour retrouver leur liberté perdue.

Ce n’est pas très marqué, ce n’est pas le but du roman, mais ces éléments l’inscrivent dans un contexte assez réaliste. J’ai trouvé que ça donnait du corps au roman, une couche de sens supplémentaire, et ajoutait de la complexité à l’histoire.

La captive de Dunkelstadt, un roman fantastique

Entre fantastique, merveilleux et étrange

J’ai beaucoup aimé les touches de fantastique qui teintent les lieux. D’abord saupoudrées, par le biais des habitants qui blêmissent à l’évocation du château. Emile, cartésien et rationnel, fait fi de ces racontars, complètement sous le charme de Katarina.

Pourtant, les indices s’accumulent, dès son arrivée au château (le portail en fer forgé orné de figures inquiétantes, le heurtoir au faciès de démon, le domestique qu’il prend pour un démon terrifiant, les paysages plongés dans la brume…). Il continuera de faire la sourde oreille malgré les éléments qu’il trouve étranges (le spectre, le comportement excessif de la comtesse, la fermeture de certaines ailes du château, l’interdiction de sortir, le comportement étrange des domestiques…). Emile va mettre du temps à accepter le caractère surnaturel des événements. Longtemps, il hésite, pense rêver, évoque sa fatigue, croit avoir des hallucinations…

Une ambiance protéiforme et changeante

Mais tout au long du récit, les personnages, lieux, décors… se métamorphosent et revêtent plusieurs formes et visages. L’élément fantastique par excellence est le château. Celui-ci semble avoir une âme et une vie propres, provoquant la terreur. Une analyse très intéressante sur la figure du monstre dans le roman est menée par Sara Pintado (Monstre caché, monstre révélé… Analyse basée sur La Captive de Dunkelstadt, de Magali Lefebvre). Elle y montre le jeu du caché/visible du monstre, tantôt charmeur tantôt terrifiant, et qui imprègne toutes les sphères du récit (minérale, humaine, végétale, animale). Le récit provoque ce balancement constant entre la terreur et la séduction, générant une hésitation caractéristique du fantastique : qu’est-ce que sont en train de vivre les personnages ? A quoi peuvent-ils se raccrocher dans cet univers changeant et multiforme ?

La métamorphose du château va de pair avec ses aspects merveilleux et étranges mélangés. On est en plein dans le fantastique, sur le fil entre réalité et surnaturel, tantôt avéré ou du moins explicable, tantôt incompréhensible et effrayant. Ce mélange des genres crée un roman complexe, incasable, qui brille différemment selon le bout par lequel on le prend. C’est particulièrement réussi, d’autant que le format assez court de ce roman rend la narration efficace, et percutante.

Une pépite selon moi, ce roman. J’ai beaucoup aimé l’ambiance, évidemment, cela correspond à ce que j’aime lire. Mais j’ai surtout adoré le traitement à contre-pied qui en est fait. Magali Lefebvre s’amuse avec tous les topoï des genres convoqués. La captive de Dunkelstadt est un roman à multiples facettes et qui se plaît à nous perdre dans ses méandres. Enfin, la plume de l’autrice est assez magique à mon goût. Elle réussit à créer des scènes visuelles aussi riches, détailles et visuelles dans un format aussi court, tout en menant tambour battant une intrigue aux nombreux fils. Une autrice à suivre, assurément.

3 commentaires sur “Magali Lefebvre – La captive de Dunkelstadt

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