Lavie Tidhar – Central Station

Et une chouette lecture, une ! Reçu en service presse par les éditions Mnemos, que je remercie infiniment au passage, Central Station est une œuvre de Lavie Tidhar, un auteur que je n’avais encore jamais lu. J’avais partagé il y a quelque temps les premières lignes de ce texte singulier, déjà conquise par le ton et l’ambiance. Si cette lecture n’a pas été le coup de foudre attendu, j’ai néanmoins passé un très très bon moment en compagnie de ce livre.

4e de couverture

Boris Chong vit sur Mars depuis de nombreuses années.

À son retour sur Terre, il atterrit à Central Station, un hub interplanétaire où l’humanité s’est réfugiée pour échapper aux ravages de la pauvreté et de la guerre : un véritable carrefour où se croisent des humains, des augmentés, des robots, des IA, des créatures génétiquement modifiées et même des entités extra-terrestres.

Depuis son départ, bien des choses ont changé et c’est l’histoire de plusieurs vies qu’il va découvrir, entre une ancienne amante, un enfant aux dons étranges, un père malade, un cousin amoureux, un cyborg mendiant ou encore une data-vampire dont la présence est interdite sur Terre.

De carrefour des planètes, Central Station devient alors le carrefour d’une humanité faite de débrouillardises, de sensibilités et d’amours, où chaque vie à son importance et chaque destin son parcours unique.

Une structure singulière

Fix up ou roman ?

Les 13 chapitres (nouvelles ?) qui composent cette œuvre se répondent, dialoguent. Chaque chapitre est consacré à un ou deux personnages, mais on retrouve, d’un chapitre à l’autre, certains personnages qui reviennent. L’on découvre alors quels liens rattachent tous les figurants de cette œuvre. Autre lien qui soude les différents chapitres entre eux : les débuts de chapitres qui sont un peu la poursuite de la fin des précédents. En somme, on a des textes qui peuvent paraître indépendants, mais qui seuls, fonctionnent assez mal; ils n’ont d’intérêt qu’ensemble, formant une chaîne solidaire qui prend tout son sens au fur et à mesure que l’on avance dans le texte.

Central Station : lieu central, et lieu de passages

Central Station nous présente alors un va et vient de personnages. Ceux-ci se perdent, se retrouvent, passent un temps ensemble, se quittent. On ne sait pas trop quand on se situe. Le temps est relatif, dans ce roman. Parce que ce qui se donne à lire ici, ce sont des tranches de vie qui s’entremêlent. Lavie Tidhar dessine un quotidien pris sur le vif, dans l’intimité des personnages, dont on découvre le passé par la même occasion. Tout cela se dessine au fur et à mesure. En fait, ce roman est à l’image de Central Station : un lieu de passage, de brassage, de rencontres, de conversations, de demi-tours, de départs, de retrouvailles… Ce faisant, le roman est bruyant, vivant, vif, haut en couleurs.

Il forme ainsi un véritable chœur musical. Toutes ces voix de personnages s’accordent pour donner un aperçu de ce lieu si vivant. Mais je dois reconnaître que c’est un peu frustrant ces petites touches. En effet, elles sont comme des portes juste entrouvertes, qu’on ne franchit jamais vraiment. Central Station regorge d’idées foisonnantes, mais pas approfondies : on reste vraiment très en retrait par rapport à ce qui se déroule (comme une scène de ciné dont on est spectateur). Une certaine mélancolie se dégage alors de la lecture, provenant de cette sensation d’être mis de côté. J’ai eu l’impression de ne toucher que du doigt cette vaste fresque. De ne pas pouvoir pleinement la saisir entre mes mains, ni de m’y plonger entièrement. Mais peut-être est-ce cela qui fait sa beauté : la fugacité des moments dépeints, l’aspect éphémère des rencontres et des histoires racontées.

Une écriture sensorielle et intime

Je parlais plus haut des personnages et de leur passé. On entre vraiment, dans les différents chapitres, dans leur intimité. Leur quotidien, leur vie passée et présente, leurs rêves, leurs espoirs. Ainsi, ces récits sont comme une sorte de pause devant des décors qui bougent sans cesse et plus grands que les personnages. Il y a ainsi un très grand écart entre deux univers très différents : le quotidien des personnages et ce monde du futur qui bouge sans cesse, évolue très vite. A l’écart du brouhaha de Central Station, se lisent des histoires de vie, petites et grandes. Elles se racontent, se chuchotent, se vivent à l’abri des regards, comme des instants volés.

On a alors deux types d’écriture.

Une qui dépeint Central Station, grouillante de vie, pleine de mouvements, de sonorités, d’odeurs, de bordel partout. Ce type de scènes sont comme un arrêt sur image au ciné. J’avais ressenti déjà cela dans les premières lignes. Des devantures de boutiques, le boucher au travail, les feux de circulation qui passent au rouge, deux gamins qui jouent de l’autre côté de la rue… C’est très vivant, odorant, bruyant, visuel. Ces premières lignes sont une vraie hypotypose, un tableau vivant; et plusieurs fois l’auteur procède ainsi.

« En contrebas, Central Station était à présent réveillée : les étals se couvraient de produits frais, le marché s’animait de bruits, l’odeur de la fumée et de poulet rôtissant lentement sur un gril montait, parmi les cris des enfants qui allaient à l’école… »

Et entre ces scènes hautes en couleurs, des scènes plus feutrées, centrées sur les personnages, leur foi, leurs sentiments. Le roman aborde des sujets très intimes : la foi, la mort, l’amour dans toutes ses formes, la reconstruction de soi après les horreurs de la guerre… Beaucoup d’humanité dans ces pages, d’émotion également, très pure. Certains chapitres sont particulièrement touchants. Un en particulier m’a beaucoup plu et laissée sans voix, abordant la question de la mort d’une manière très avant-gardiste et juste.

Histoire et Humanité

Central Station, Tel Aviv et Jaffa

Ce que j’ai trouvé assez chouette dans ce roman, c’est son grand écart. Je l’ai dit plus haut, entre Central Station, lieu de passage immense, et les personnages au quotidien beaucoup plus resserré. Mais le roman fait également l’écart entre passé et futur. Central Station est construite entre Tel-Aviv et Jaffa, on est au cœur ici d’une Histoire millénaire mais aussi très actuelle. J’ai aimé l’idée que ce hub interplanétaire soit construit précisément là. Comme pour tenter une réconciliation entre tous les peuples qui se croisent ici.

D’ailleurs, la cohabitation de plusieurs langues accentue l’idée du chœur que je soulignais plus haut. Mais elle souligne aussi cette communion des ethnies et des peuples. Elles résonnent, chantent ensemble. On a du yiddish, de l’anglais, mais aussi du français et du « pidgin astéroïde ». Tout ceci est à l’image des personnages : des éléments très différents qui ensemble, forment un tout cohérent. Une identité composite propre à Central Station. Tous ces éléments concourent à donner à cet endroit une âme bien à elle. J’ai trouvé dans ce roman de l’espoir.

Une terre d’accueil

Central Station est un roman qui peint avec beaucoup de tendresse une humanité plurielle. Des humains qui ont connu l’ancien monde (le nôtre), des humains augmentés et rafistolés, des hommes-machines, des humains créés en labo, des habitants d’autres planètes, qui vivent autrement…

« Des pèlerins circulaient respectueusement dans la salle : une Néo-Née martienne rouge dorée de quatre bras, un robo-prêtre à la peau métallique usée, des humains de toutes tailles et de toutes corpulences, des Iban de la Ceinture, des Chinois lunaires, des touristes venus de France, du Vietnam et du Liban voisin… »

Tous interrogent ce qu’est l’Humanité, son étendue, et apportent une réponse évidente : l’humanité c’est tout ce monde et au-delà encore. Tout ce monde qui finalement a des croyances, des espérances et des buts dans la vie très similaires. Central Station, c’est un concentré d’individus qui n’ont rien à voir ensemble dans un lieu hautement improbable, et qui pourtant fonctionne super bien. Je trouve que ces quelques lignes définissent parfaitement le roman : Une famille, « [c’est] un grand foutoir de gens, tous étroitement liés, de cousins, de tantes, de proches par alliance… [C’est] un réseau, comme la Conversation ou le cerveau humain. » Voilà, c’est ça que je retiendrai de Central Station : un endroit où les personnages fonctionnent en réseau, ensemble, n’ayant du sens qu’avec les autres, créant par là une fresque très vive, pleine d’émotion et de justesse.

En pratique

Lavie Tidhar, Central Station
Mnemos, 2024
VO : Central Station, 2016
Traduction : Julien Bétan
Prix John-Wood-Campbell Memorial du meilleur roman de science-fiction
Couverture : J. Otto Szatmari
Autres avis : Retrouvez l’avis de Bob, très différent, donc complémentaire, du mien; SF prodigieuse pour Nicolas qui a été complètement séduit par ce « faux-roman ». Un voyage à faire et une ambiance très plaisante pour Le nocher des livres.

Malgré la frustration de ne pas avoir pu plonger pleinement et entièrement dans ce lieu qui se dérobe encore à nos yeux et à nos oreilles, je reste convaincue que c’est ça aussi qui fait son charme. Non, en effet, il n’approfondit pas grand-chose. Mais Central Station nous donne un aperçu d’un lieu formidable, et nous laisse faire le reste. J’apprécie cela, aussi, cette sorte de retenue. Nul narrateur qui guide, ni ne force l’interprétation, ici. J’ai beaucoup aimé l’écriture de Lavie Tidhar, sa réserve, sa sensibilité, son regard assez tendre sur ses personnages. J’ai passé un très très bon moment avec ce texte, que j’aurai plaisir à relire pour m’imprégner de nouveau de cette atmosphère très particulière.

13 commentaires sur “Lavie Tidhar – Central Station

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  1. Je vous avais vu en parler sur le Discord mais je n’avais pas encore regardé ce que c’était précisément. Eh bien ça donne vraiment très envie. Même malgré tes petites réserves, parce que je pense que c’est un problème que je peux totalement ne pas ressentir. (🤞)

    1. Oui je pense aussi que tu ne ressentiras pas la frustration que j’ai eue, et que tu seras séduit par ce texte singulier et plein de sensibilité… Je pense qu’il te pourrait beaucoup te plaire !

  2. Je suis dessus et j’aime beaucoup. Ce n’est pas si original mais différent dans le fond comme dans la forme et rien que pour cela le livre mérite d’être lu.

      1. J’ai vraiment des problèmes dans les commentaires en ce moment, il va falloir que je me penche là-dessus, tu n’es pas seul à commenter de manière anonyme sans le faire exprès…
        Bon, je suis agréablement surprise par le fait que tu apprécies ce texte ! Je me demandais si un lectorat très SF pouvait y trouver son compte. C’est vrai que ce roman/fix up propose des choses assez intéressantes. Je guetterai ton retour sur ce bouquin pour voir ce que tu en auras pensé une fois ta lecture terminée.

  3. Je n’avais pas fini de lire ta chronique que j’avais déjà coché la case à lire. Central Station me fait l’effet des balades Grosso modo sur Instagram. Un narrateur qui se promène dans la ville en suggérant ce qu’il voit sans s’étaler sur le récit de ce qu’il croise.

    1. Oui il y a un peu un effet balade, c’est vrai, mais plus dans les quotidiens et l’intimité des personnages que dans les lieux; j’espère qu’il te plaira autant qu’à moi 🙂

  4. Ah flûte, ce billet est paru juste quelques jours avant que j’ouvre la deuxième édition de mon « challenge marsien (autour de la planète Mars) », de mars 2024 à fin mars 2025 (13 mois). Pour mémoire, vous aviez participé à la première édition (2021-2022). Si vous lisez ou visionnez d’autres oeuvres citant cette planète, n’hésitez pas à me le signaler!
    Je me note en tout cas Central Station pour mes propres pistes de contributions (et je me permettrai un lien vers votre article le cas échéant). Ce que vous dites de son univers me fait songer à celui à celui du film Mars Express (dessin animé) vu il y a quelques mois.
    (s) ta d loi du cine, « squatter » chez dasola

  5. J’attendais d’avoir écrit mon propre avis avant de te relire et de venir faire ici un commentaire. Je suis pleinement d’accord avec toi à propos de la mélancolie. Elle est présente tout au long de ces pages et c’est une raison de mon intérêt pour ce livre. Même si je comprends ta frustration devant le côté superficiel de certaines expériences, ce sentiment de trop-peu. C’est ce qui m’a fait interrompre ma lecture une première fois avant d’y revenir. Et de ne plus quitter ce bouquin. Une belle lecture en tout cas, surtout avec cette idée humaniste de réseau (dont j’aurais dû parler : heureusement que toi, tu l’as fait).

    1. Je peux comprendre le besoin que tu as eu d’interrompre ta lecture pour y revenir ensuite, et c’est bien que tu aies laissé au bouquin une 2e chance 🙂 Ce n’est pas un texte si facile à aborder c’est vrai, et si on a certaines attentes très particulières on peut être déçu et l’ennui peut pointer le bout de son nez.
      Mais quand je repense à ce sentiment de trop peu, je me dis que c’est aussi un peu un reflet de ce qu’est la vie, et de certaines rencontres qu’on fait parfois : il y a des gens que l’on croise, avec qui l’on s’entend fort bien, on échange sur nos parcours, on se découvre des points communs, ça nous ouvre des horizons… mais voilà, on ne fait que se croiser, chacun repart vivre sa vie ensuite de son côté. Je trouve ainsi, à y réfléchir, que ce texte reflète aussi la fugacité de certains rapports humains qu’on a tous vécus une fois, avec beaucoup de justesse.
      Ce qui les rend encore plus saillants, selon moi, et qui leur donne encore plus de saveur, puisqu’ils ont été intenses mais courts, et qu’il reste encore beaucoup d’interrogations sans réponses. Et d’ailleurs ce que tu disais en commentaires sur ta chronique je trouve en est un exemple : tu t’interroges sur certaines figures du roman. Peut-être sont-ce ceux-là que tu vas garder en mémoire… 🙂

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