Charlotte Ambrun – Le royaume sans ciel

Voici une nouvelle lecture du catalogue de Magic Mirror Editions : Le royaume sans ciel de Charlotte Ambrun est paru le 15 avril 2021. Fidèle à la ligne éditoriale de la maison, ce roman, magnifiquement illustré par Mina M, reprend trois contes qu’il revisite : Le petit chaperon rouge, Blanche-Neige et les sept nains et Alice au pays des merveilles. Une association étonnante, et selon moi réussie.

Synopsis

Un dôme. Miroitant et envoûtant. Comme une cicatrice sur l’éclat du ciel, un sortilège venu couper les habitants de Sombrak du reste du monde, il y a de cela dix années. Et sous ses reflets opalescents s’accumulent l’oubli et les peines. Que s’est-il passé ? Comment se déployait la vie avant que les saisons ne se figent dans ce royaume sans ciel ?

Entre les forêts brumeuses de Sombrak et les jardins labyrinthiques de Mirabilia, trois destinées vont s’entremêler. Celle d’une princesse au don secret qui fuit sa belle-mère, sorcière aussi belle que cruelle. Celle d’une jeune-fille traquée, qui cache son visage et sa culpabilité sous un chaperon rouge sang. Et celle d’une petite orpheline, trop curieuse, perdue dans un pays peuplé de créatures hybrides et de sucreries trompeuses …

Neieli, Chaneh et Aylis. Derrière leurs prénoms, sous le dôme qui cloisonne leurs vies, se joue l’avenir de leur royaume.

Deux royaumes, deux ambiances

Un roman, deux univers

Le royaume sans ciel est en fait le roman d’un royaume divisé en deux : le royaume sous le Dôme, Sombrak, où règne la terrible Saakat, et le royaume de l’autre côté du dôme, Mirabilia. Dans celui-ci, c’est la Reine rouge qui règne.

Deux royaumes donc, avec deux ambiances, toutes les deux merveilleusement bien dépeintes. J’ai énormément aimé la description des lieux. Sous le dôme, la forêt est présente partout, sauvage, verte, moussue, tantôt ambrée, tantôt glacée et blanche. Mais toujours, il règne une ambiance pesante et menaçante. J’ai adoré parcourir avec Chaneh, Neieli et Aylis ces lieux, que toutes les trois traversent et sillonnent au cours de leurs aventures. De l’autre côté du dôme, Mirabilia montre une nature extravagante et une explosion de couleurs, pas forcément moins dangereuses. J’ai là aussi beaucoup aimé les lieux, me méfier de ces fleurs espionnes et des murs trompeurs du labyrinthe. La nature ici revêt un visage monstrueux.

Une écriture tout en poésie

Charlotte Ambrun décrit ces lieux merveilleux et magiques avec de très jolies images, et beaucoup de poésie. Les mots coulent comme le torrent de la forêt. A ce titre, l’incipit nous emmène de suite dans cette ambiance, dans une écriture pleine de sons :

 » Un soir d’été, après une journée caniculaire, la forêt se mit à geler. 

Le givre rampa sur les chênes, crépitant contre l’écorce et figeant les feuilles dans un craquement sinistre. Les framboisiers devinrent secs et cassant comme des os. La neige étouffa le parfum suave des roses. L’eau des rivières gela, son chuchotis se muant en un silence stupéfait. »

Ce prologue terminé, je savais que j’allais apprécier le voyage que nous propose Charlotte Ambrun. C’est juste dommage que la mise en page soit un peu défaillante (tirets manquants et retraits injustifiés), par contre. Ce sont de petits détails, mais du coup ce n’est pas parfait.

Une réécriture ? non, trois réécritures

Ce n’est pas commun ! C’est trois contes et trois univers que revisite l’autrice dans Le royaume sans ciel. Blanche-Neige, Le petit chaperon rouge et Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Et étrangement, cela fonctionne bien pour plusieurs raisons.

Une intrigue cohérente

D’abord, les liens entre les contes. Facile, on retrouve toujours les mêmes images dans les contes. Charlotte Ambrun les réutilise pour créer des ponts littéraires comme elle crée des ponts entre ses deux royaumes. Prenons un seul exemple très parlant : le « Miroir, mon beau miroir… » d’un côté, « Alice de l’autre côté du miroir » de l’autre… L’imagination fait le reste. J’ai bien aimé aussi le jeu sur le chaperon, certes un capuchon (rouge dans le conte), mais aussi un accompagnateur d’une jeune fille (dans des temps pas si anciens que ça). Or ici, le petit chaperon rouge récupère cette pelisse d’un des chaperons de la reine Saakat (en version garde du corps pour le coup). Bref, c’est assez amusant de voir que tout marche bien ensemble, et de trouver les petites passerelles originales que l’autrice a créées pour faire fonctionner son récit.

J’ai aussi aimé la prolongation que Charlotte Ambrun fait des contes. Elle imagine un avant, tout un passé qui ici est expliqué. les personnages, les lieux… ont une histoire, qui a des conséquences sur le présent. Pourquoi un dôme ? Pourquoi les deux reines ne s’entendent pas ? Pourquoi Aylis n’a pas de vrai nom ? Tout s’éclaire au fur et à mesure du roman qui alterne judicieusement passé et présent.

Un rythme presque parfait

D’autre part, l‘alternance des récits est intéressante. Les trois protagonistes ne se connaissent pas, il semble qu’il y ait trois trames distinctes mais évidemment non, tout finit par s’entremêler. Ce qui est pas mal du tout c’est que les personnages se croisent, puis s’éloignent, pour se retrouver, ou pas, bref : on ne s’attend pas vraiment à ce qui va se passer.

Je ne me suis jamais ennuyée, tout était bien posé, les fins de chapitres haletantes, le suspense installé. Les dialogues alternent parfaitement avec les décors superbement décrits… Ca ne va ni trop vite, ni trop lentement. Le rythme est idéal.

Juste une petite pointe de déception sur le dénouement, qui m’a paru vraiment trop court, un peu trop rapide pour que je puisse tout bien comprendre. J’avoue avoir eu quelques petites incompréhensions à la fin, notamment autour d’Aylis.

Des personnages consistants

Enfin, j’ai beaucoup apprécié le traitement des personnages. On a ici des personnages féminins moins passifs que dans les contes originels (une autre époque me direz-vous). Ici, point de jérémiades, point de jouvencelle en détresse qui attend d’être sauvée par un prince… Elles sont débrouillardes ces filles-là ! Et j’ai adoré leurs choix finaux. Je n’en dis pas plus ! Même les méchantes sont intéressantes. La reine rouge est évidemment complètement folle mais elle m’a aussi fait rire, j’ai vraiment visualisé Helena Bonham Carter avec sa petite bouche en cœur. J’ai aussi ressenti de la peine pour elle… Saakat également est plus consistante que dans le conte, avec un passé, des origines, une histoire, des sentiments. Ca donne une épaisseur supplémentaire au récit.

Pour moi, ce sont Neieli et Chaneh qui diffèrent le plus de leurs modèles, et ce sont d’ailleurs les deux réécritures que j’ai préférées (Blanche-Neige et le petit chaperon rouge, donc). Aylis m’a semblé coller davantage à Alice, petite ingénue gaffeuse et pas très maligne, et c’est d’ailleurs sur ce conte-ci que je me suis un peu égarée à la fin.

Mais c’est pour moi un des intérêts principaux de la revisite de contes : rendre les personnages moins archétypaux, leur donner de la matière, et les épousseter un peu; les rendre plus modernes. De ce fait, ils peuvent changer le cours du récit originel, et c’est vraiment amusant et intéressant. J’aime beaucoup le talent avec lequel tous ces auteurs parviennent à créer quelque chose de neuf avec du vieux. C’est à mon sens vraiment plus difficile que d’imaginer quelque chose à partir de rien. En tout cas, Le royaume sans ciel est pour moi une réussite et un très joli roman à découvrir.

En pratique…

Autrice : Charlotte Ambrun

Titre : Le royaume sans ciel

Editeur : Magic Mirror Editions, Avril 2021

Illustration de couverture : Mina M

 

Le royaume sans ciel de Charlotte Ambrun est un roman paru chez Magic Mirror éditions, qui revisite trois contes en un. J’ai beaucoup aimé l’idée, très bien traitée, et les ponts entre les trois contes, qui paraissent finalement très naturels. La plume de Charlotte Ambrun est belle, poétique, équilibrée, et nous emmène par la main dans son Royaume enchanté pour un voyage dont on se souviendra. J’ai passé un très bon moment de lecture.

3 commentaires sur “Charlotte Ambrun – Le royaume sans ciel

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  1. Je le note pour un prochain craquage chez cette maison d’édition ! Pour le moment, j’ai Blue et Le musicien qui m’attendent dans ma PAL, et bientôt La mélodie des limbes 😉 Merci de ta chronique détaillée, j’hésitais un peu à la prendre à cause du mélange des trois contes (je n’étais pas très sûre que ça fonctionnait bien, mais ton retour me rassure sur ce point ! 🙂

    1. Le musicien, qu’est ce que j’ai aimé ! Je commence d’ailleurs L’estrange malaventure de Mirella, ça me donnera l’occasion de comparer. Blue aussi est dans ma Pal 🙂 et la mélodie des limbes, j’ai hâte !! EN tout cas, tu peux y aller sur le royaume sans ciel, c’est un joli roman qui marche bien !

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