Caitlin R. Kiernan – La fille qui se noie

Je continue à piocher dans ma pile à lire de l’ultime challenge avec ce titre que j’ai acheté aux Utopiales. La fille qui se noie est un roman de Caitlin R. Kiernan, paru chez Albin Michel Imaginaire. Autant attirée par le résumé que la couverture (signée Aurélien Police), j’ai été conquise très rapidement avec cette épigraphe de l’autrice : « Ce livre est tel qui est : autrement dit, il n’est peut-être pas celui auquel vous vous attendiez ». J’avais également partagé récemment les premières lignes hypnotiques de ce roman il y a peu. Un livre c’est toujours une totale découverte, une aventure, et je sais que celle-ci commence vraiment lorsque l’on se perd. La fille qui se noie m’a perdue, je me suis un peu noyée, aussi, et j’ai beaucoup aimé ça.

4e de couverture

« Je vais écrire une histoire de fantômes.
Une histoire de fantômes avec une sirène et un loup. »
Ainsi commence le récit d’India Morgan Phelps.

Schizophrène, tout comme sa mère et sa grand-mère avant elle, Imp ne peut faire confiance à sa perception de la réalité et seuls les médicaments l’aident à garder le contrôle. Pour exprimer ses troubles intérieurs, elle décide d’écrire un roman, ou une autobiographie, ou une fiction… elle ne peut faire la différence. Seule l’écriture lui permet d’entrevoir la vérité qui se cache derrière les étranges rencontres qu’elle fait : une cruelle sirène, une louve sans défense, ou encore la mystérieuse Eva, qui ressemble à s’y méprendre à la femme d’un tableau de 1898 qui fascine Imp depuis ses 11 ans. Mais cette femme existe-t-elle vraiment ? Qui sait ce que la schizophrénie de Imp lui fait voir ?

Tour à tour journal intime, récit autobiographique et histoire de fantômes, La Fille qui se noie est un roman unique qui se perd entre réalité, imaginaire et folie. Un voyage dans la psyché humaine et la démence qui ne laissera personne indemne.

Une noyade métaphorique ?

La représentation de la schizophrénie

India, ou Imp, est schizophrène. Je n’ai aucune idée de la manière dont une personne schizophrène peut ressentir les choses, ni les vivre. Ainsi, je ne saurais pas dire si le rendu ici est vraisemblable. Mais j’en ai eu en tout cas l’impression. Imp est un personnage particulièrement attachant, passionnant, complexe et touchant. Le propos n’est jamais discriminant, ne juge pas, ne blâme pas. Il n’y a pas de voyeurisme prononcé, de scènes incroyablement à côté de la plaque, ou de grossissements exagérés d’a priori que nous aurions sur la maladie.

Peut-être parce que le fond du propos n’est pas là; enfin, pas vraiment. Il est vrai que ce roman, enfin, ce texte, plutôt, découle de cet état que connait Imp. Mais pas seulement. Car Imp revêt une multitude de visages. Elle est artiste, et en cela elle est dotée d’une très grande sensibilité. Elle est notamment capable de donner vie à des tableaux qu’elle s’imagine mouvants, et qu’elle transpose dans sa propre vie. Et puis elle est un peu déconnectée de la vie matérielle, aussi. Pas par incapacité, plutôt par désintérêt. En cela, Imp est une femme un peu hors du temps mais aussi intemporelle; je pense que chacun peut retrouver une petite partie de lui-même dans ce personnage.

Un personnage qui noue un dialogue avec elle-même, comme si elle menait sa propre analyse. Et c’est un peu ce qu’elle fait : elle enquête sur sa propre vie, pour dénouer les fils et distinguer réalité du fantasme. Mais elle nous parle également beaucoup; en tout cas à un narrataire autre qu’elle-même, première destinataire de son récit. De ce fait, il se crée une proximité assez chouette entre le lecteur et Imp, qui permet de rentrer dans son intimité et son quotidien. Un quotidien qui finalement est celui de n’importe qui, dans le fond. Une femme qui aime, qui bosse, se passionne pour plein de choses, qui râle, hésite, et qui traîne des casseroles derrière elle. J’ai trouvé que la peinture de ce personnage par l’autrice était réalisée avec beaucoup de finesse, de tact et d’empathie.

Des personnages secondaires finement dessinés

Beaucoup aimé également les personnages secondaires auxquels la narratrice donne vie. Les figures de sa mère et de sa grand-mère, dont la présente hante encore les pages. Et puis celle d’Abalyn. Très différente de Imp, mais tout aussi présente, dont l’importance est même cruciale. J’ai beaucoup aimé la relation que les deux personnages entretiennent, pleine d’amour, de féminité et de sensibilité. Abalyn est un peu l’ancre de Imp, et même partie elle continue d’être un repère. Egalement apprécié les échanges avec la psy, intéressant de noter la manière dont Imp met des mots sur sa maladie. Des mots que l’on éviterait d’employer, par peur de blesser… Et puis évidemment, Eva, la figure de l’altérité, du double, de la tromperie, des secrets.

Des loups, des sirènes, un tableau, un double…

Imp a des problèmes à régler. Un arbre généalogique décimé, une petite amie qui a fichu le camp, et un fantôme à deux têtes qui rôde et qui a mis un sacré le bazar dans sa vie. Avec dans le fond de la toile, la persistance d’un tableau représentant une fille qui se noie.

Imp décide alors d’écrire, pour retracer le fil des événements et comprendre. Qui est-elle ? Qui est Eva ? A t-elle réellement vécu ce qu’elle a en tête, ou l’a t-elle imaginé ? Tout se mélange, et au fur et à mesure du récit, Imp revient en arrière, corrige, se rend compte qu’elle ment, enjolive la réalité… Bref, au fur et à mesure qu’Imp revient sur ce qui l’a amenée à cet état de perte, on comprend qu’elle est en train de boire la tasse, et qu’elle s’emmêle les pinceaux dans son texte qui lui aussi, se noie.

Tout alors dans La fille qui se noie prend un visage métaphorique. Le danger représenté par le loup, le chant des sirènes qui captive et charme jusqu’à faire oublier la réalité, et toujours cette persistance du tableau, symbole du miroir déformant de la réalité (cf. la caverne de Platon). Il y a un peu de tout dans ce roman. Surtout un soupçon d’ingrédients gothiques et une bonne dose de fantastique (au sens todorovien du terme) : de l’angoisse, de l’incompréhension face à ce qui se déroule, de l’interrogation sur la nature des événements, et une absence totale d’explications finales. Voilà donc un roman qui je pense peut être lu x fois et revêtir x significations. J’aime bien ce genre d’écrits, qui laissent une large place à l’interprétation. Cela ne m’a pas gênée de ne pas tout comprendre. Je n’en ai pas eu besoin cette fois. J’ai adoré cette histoire, ce chemin de vie et ce personnage hors du commun, qui tient bon, coûte que coûte. Et je trouve que ne pas tout saisir ici reflète bien la complexité de la psyché humaine.

Prenez une grande inspiration…

Ce qui est particulièrement remarquable, c’est la manière dont le texte mime à la perfection cette perte de repères et cette noyade.

On a l’impression de lire une autofiction, mais non; est-ce un roman ? Oui, mais qui emboîte également deux nouvelles d’Imp. Côté formalisme, ce roman ne rentre déjà pas dans les cases ! Imp est la narratrice, en tout cas l’écrivaine de son propre récit. Mais elle en est aussi la destinataire (avant même le lecteur), et elle n’hésite pas à commenter son texte. Pour cela, elle utilise la 3e personne du singulier. Se dédoublant de la sorte, elle a une approche presque méta sur son propre texte.

D’autre part, le texte suit les pensées d’Imp. Qui, on l’a vu, sont dans le désordre et enchevêtrées. Ce faisant, la prose est à l’image de l’esprit de Imp. Désordonnée, passant du coq à l’âne, jonglant entre analepses et prolepses et usant de prétéritions (= je ne vais pas parler de ça mais je le fais quand même). Imp se trompe, corrige, accuse la défaillance de sa mémoire, indique quand elle n’a plus souvenir de ceci ou de cela… Elle fait un vrai travail d’enquêtrice dans sa mémoire. A bien des égards, elle va à la recherche du temps perdu, à sa manière…

Et au fur et à mesure que l’on arrive aux moments qui font perdre les pédales à la narratrice, le texte se perd. Il intègre une sorte de pièce de théâtre en actes et des poèmes épars. Les phrases se bousculent frénétiquement, et n’ont plus ni queue ni tête. Imp répète même des mots plusieurs fois. On perd également la notion du temps et le peu de linéarité que l’on avait jusque-là explose. Il y a même un passage avec pas mal de fautes d’accord, je me suis demandé si c’était fait exprès. Ainsi, La fille qui se noie est un vaste labyrinthe textuel remarquablement mené. L’autrice a dû bien s’amuser à l’écrire, et Benoit Domis à le traduire. Et franchement, grand bravo pour cette traduction. Je n’ai pas lu le texte en VO mais ce déluge verbal m’a semblé extrêmement fluide.

En pratique

Caitlin R. Kiernan, La fille qui se noie

Albin Michel Imaginaire, 2023

VO : The drowning girl, 2012

Traduction : Benoît Domis

Couverture : Aurélien Police

Prix Bram Stoker 2013 et Otherwise (anciennement James Tiptree Jr. Memorial Award) 2012

Autres avis : Un prix Bram Stocker bien mérité pour Erwan Perchoc qui a chroniqué ce titre lors de sa 1re traduction française (chez Panini Books) dans le Bifrost 77; roman « complexe, créatif et touchant » pour La Geekosophe; lecture hypnotique pour Maude Elyther; très belle expérience également pour Tachan; mais parfois, trop opaque pour apprécier pleinement le texte, c’est le cas pour Muti et ses livres. Je vous recommande enfin très chaudement la lecture de la chronique passionnante et documentée de Weirdaholic : intertextualité et éclairages sur l’écriture de la schizophrénie au menu, c’est très très intéressant.

Roman assez remarquable, La fille qui se noie. Je n’avais pas d’attentes particulières et j’ai été à la fois surprise et charmée. Il faut lâcher prise avec ce roman (mais oui, mais oui, je l’ai fait !), et se glisser dans l’esprit de ce personnage assez incroyable qui nous accueille avec une grande douceur. C’est très paradoxal compte tenu de la violence de ce que Imp vit et de celle du texte, malmené de toutes parts. Mais c’est ce qui m’a peut-être le plus plu ici. Peut-être est-ce la manière dont ce personnage se livre pleinement, sans fard; ou bien du talent de l’autrice à se mettre aussi bien dans la peau de son personnage, avec beaucoup d’amour pour lui. En attendant, j’ai beaucoup aimé ce roman que je relirai plus tard, avec un plaisir équivalent.

10 commentaires sur “Caitlin R. Kiernan – La fille qui se noie

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  1. Comme toi, je connais peu ce trouble psychiatrique mais c’est un thème qui me paraît très intéressant. Apparemment bien traité ici, en tout cas sans aucun jugement, de manière humaine et ça c’est bien. 🙂 Je l’avais justement repéré chez Tachan et je l’ai noté sur la liste de souhaits depuis, ton avis est tout aussi charmeur à son sujet et j’espère avoir l’occasion de le découvrir prochainement 😊

    1. Oui, excellement bien traité; j’ai rajouté justement dans les autres avis la chronique de Weirdaholic qui en parle très bien. Mon intuition me disait que le propos était juste, je sais désormais qu’il l’est en effet. Je te le recommande chaudement, c’est une œuvre très touchante et qui mérite la découverte 🙂

  2. Sublime chronique ! J’avais déjà très envie de le lire, mais tu en parles si bien – tu es si complète et en même temps on sent parfaitement tes ressentis de lecture – que te lire a été un plaisir.

    1. Oh chouette ! J’avais peur que ma chronique soit confuse, j’ai essayé de ne pas tout dévoiler et l’histoire est un peu opaque… Tant mieux alors, et je suis ravie que cela t’ait donné encore plus envie 🙂

  3. Un livre labyrinthique qui mêle introspection, schizophrénie et métaphore sur la vie ? Tout ça est intrigant. Je m’y pencherais dessus à l’occasion. Merci pour cette chronique alléchante. 🙂

    1. Intrigant et très bien mené ! J’ai rajouté une chronique passionnante et très bien documentée sur ce roman, tant sur son intertextualité que sur son approche de la maladie. Ca a fini de me convaincre que ce bouquin était vraiment très très bon.

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