Alex Nikolavitch – Les canaux du Mitan

Décor atypique, construction narrative complexe, trésors linguistiques. A relire pour apprécier toute la richesse de cette œuvre et parvenir à en démêler tous ses fils intriqués. Une très belle découverte de cet auteur que je vais suivre. Les canaux du Mitan sont parus aux Moutons électriques en avril 2020.

Premier ouvrage que je lis de cet auteur, et l’adjectif qui convient le mieux à cette première expérience de lecture c’est « surprenant ». Surprenant comme inattendu, singulier mais aussi comme remarquable.
La quatrième de couverture n’en dit pas beaucoup, à part confirmer qu’on va plonger dans un monde particulier, assez inconnu de la fantasy, avec ses propres codes et lois. Perplexité, d’abord, donc.

La construction narrative

L’ouvrage est divisé en 8 parties, avec prologue et épilogue.

le roman prend son temps pour s’installer.

La première partie est la plus longue, centrée sur le personnage de Gabriel enfant, qui nous fait découvrir par ses yeux d’enfants le Mitan, et ses drôles de choses (l’héliographe, le bateau carnaval, la Montagne…). C’est parfois long, mais c’est à l’image de ces étendues à perte de vue du Mitan, de la vitesse du bateau sur le canal, de la vie monotone sur le bateau : il y a une parfaite cohérence entre l’écriture et ce qui est raconté. Ce que voit, pense et ressent Gabriel est écrit dans un vocabulaire et une structure narrative assez simple, encore une parfaite cohérence entre les deux niveaux.

La partie suivante centrée sur Suzanne est plus courte mais il y a dans cette partie un excellent jeu lexical sur la chasse, le chasseur et le gibier. Tout à tour chasseuse ou gibier, Suzanne évolue dans une ville plus resserrée que le Mitan, et cela se ressent aussi à l’écriture, j’ai eu une sensation d’étouffement dans cette partie (accrue encore dans la troisième partie, centrée dans le Temple et chez la logeuse) et j’ai pu ressentir comme Suzanne l’étau se desserrer à l’approche de la plaine.

Les parties suivantes sont beaucoup plus courtes, alternent encore les points de vue mais aussi les formes narratives ; journal, mais aussi introduction d’une pièce de théâtre qui nous permet de comprendre des légendes ancestrales de cet univers. Ces parties se succèdent dans un rythme et une diversité de points de vue assez vertigineuse, ce qui met en lumière l’accélération de l’intrigue en parallèle.

Une histoire dans une autre histoire, histoire d’histoires enchâssées

Il y a en fait plusieurs niveaux d’histoires dans ce livre, qui sont enchâssées et qui s’entrecroisent et c’est un régal de s’y perdre, de s’y retrouver, comme dans un labyrinthe.

L’histoire principale de Gabriel, Suzanne, les personnages du bateau carnaval, les personnages secondaires qui évoluent autour d’eux, centrés autour de cette cohabitation avec Ke Wak dans les capitaines (un peu comme Bob dans Twin Peaks).

Une enquête sur des meurtres étranges, la figure d’un vieillard qui revient dans toute l’œuvre comme un fil d’Ariane.
Puis une Histoire plus large, aux bornes temporelles beaucoup plus étendues, allant des légendes millénaires aux récits d’anciens, et s’ouvrant vers un avenir pas encore écrit et à imaginer. Cette Histoire plus large parle de la figure du Mal, de son origine, de sa cohabitation avec les Hommes.
Se greffe une autre histoire, celle de la colonisation, de territoires exploités et de clans différents sur un territoire marqué par ces différends.

Tous ces niveaux enchâssés s’alimentent les uns les autres et sont intégrés dans une structure circulaire : on commence au Mitan, on finit au Mitan ; le récit s’ouvre sur Gabriel, et se termine sur Gabriel, mais qui entre temps a évolué, grandi, un peu comme un personnage de roman d’apprentissage.

Un petit air Mississipien…

J’ai adoré parcourir les espaces décrits.
La métaphore du courant marque l’ensemble de l’œuvre. Dans la première partie, Gabriel est terrorisé par le fleuve, dans lequel le courant est beaucoup trop fort. C’est un passage qui détonne dans cette première partie assez monotone sur le canal tranquille. On retrouve cette métaphore du courant tout au long du roman : la mort du prêtre « entraîné par le courant », la traversée du ravin racontée par d’Ambert (considéré comme une « anomalie de terrain » d’ailleurs), le « poisson arraché à sa mare » (4ème partie), le retour de Gabriel sur le fleuve dans la 8ème partie… Rigolo de noter que Gabriel crève de trouille sur un fleuve mais semble plutôt bien accepter, fataliste, Ke Wak.

Concernant la Terre, on passe d’étendues sauvages à perte de vue, des plaines, qui semblent monotones (première et quatrième partie), à des villes dont les petites rues donnent l’impression d’étouffer ; on imagine assez bien des cités coloniales et paysages américains dans un Far West peuplé d’Indiens, aux alentours du Mississipi le grand fleuve de légende américain.

Pas de carte donnée pour s’y repérer, l’imagination de chacun fait son œuvre. Intéressante aussi la carte gravée sur le corps des capitaines, qui corps et âme appartiennent à la Terre.

Fantasy ou pas fantasy ?

J’ai aussi beaucoup aimé cette réflexion sur la Fantasy, ses représentations et ses codes. D’un côté D’Ambert raconte ses souvenirs de lecture dans des feuilles de chou, ou entendus par les uns et les autres… et évoque une magie et des légendes ubuesques, fantastiques, grotesques même… Et de l’autre, Suzanne se moque de cette imagination débridée (« quant à la magie, voilà une notion faite de sable »). Et pourtant, cet univers est empreint de légendes millénaires, de croyances, de rites et de figures pas plus irréalistes finalement que les histoires auxquelles croyait d’Ambert. C’est une Fantasy très particulière, à laquelle on n’est pas habitué et finalement assez réaliste, car chaque culture actuelle est construite sur des mythologies et des légendes auxquelles elle se réfère.

En bref…

J’ai adoré cette richesse de la langue et des niveaux de langage, les différents points de vue et formes narratives, la superposition d’histoires entremêlées, l’écriture imagée tout au long du texte, la construction complexe de cette œuvre…

Je pense qu’il faut une seconde lecture pour apprécier encore plus cette œuvre, très riche, très singulière. J’ai l’impression d’avoir lu un livre très dense, fourni, intense, riche, alors qu’il est assez court. J’y ai passé une semaine, pour prendre le temps de comprendre, d’assimiler, d’imaginer, ce qui était décrit, narré, induit. D’autres œuvres sont basées sur plusieurs tomes pour créer une ambiance aussi fournie.

Sacré tour de génie de créer une illusion pareille en un seul ouvrage, on retrouve bien là la figure de l’écrivain magicien. C’est ce qu’on attend de la littérature, non ?

D’autres lecteurs en parlent aussi …

Si avec tout ça, vous n’avez pas envie de rajouter ce livre sous le sapin… !!

Et vous, qui l’avez lu, vous en avez pensé quoi ?

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