Noëmie Lemos – Hope

Voilà mon 1er achat, et le seul incontournable, de Ouest Hurlant cette année. J’ai mis le grappin sur Noëmie dès 10h le samedi, non sans lui offrir un caramel pour paraître un peu moins pressante. J’avais déjà lu l’autrice dans une des anthologies de la maison Oneiroi (volume 2 : Mécanique & lutte des classes). Et j’ai suivi le démarrage fulgurant de son premier roman, Hope, édité chez la petite maison associative Timelapse. Je savais qu’on était assez éloigné de ce que je lis habituellement, car plus proche d’une mouvance SF positive/hopepunk qui ne me correspond pas trop. Malgré tout, j’étais très très curieuse de lire son roman. 

4e de couverture

À vingt années-lumière du système solaire, l’humanité tente de s’installer sur Hope, planète désertique et stérile. Après quatre générations à appliquer le programme d’une IA conçue sur Terre, les pionnières approchent du « jour de l’Espérance », seuil à partir duquel la croissance pourra reprendre. Malheureusement, les avaries s’enchaînent et l’espoir faiblit. Jade, ingénieure trentenaire, se lance à corps perdu pour sauver la Cité, délaissant son fils Asha. Conscient de sa différence, le premier garçon de
la colonie se réfugie dans le désert où il fait la rencontre d’un étrange animal…

Prises dans les tempêtes de sable, sans nouvelle de la Terre, les pionnières sauront-elles remettre en question les règles qui leur ont été imposées pour survivre ?

Un texte positif et optimiste

Un worldbuilding qui se construit pas à pas

Le worldbuilding est certainement ce qui m’a le plus plu dans le roman. J’ai apprécié parcourir cette nouvelle planète et ses territoires naturels (son beau désert). Mais aussi ses espaces aménagés par l’Homme (les serres, et même la mine, l’endroit le plus développé dans le roman). L’autrice ne donne pas toutes les clés tout de suite. Elle apporte au contraire des éléments de compréhension, d’histoire et de contexte petit à petit. Elle distille tout cela dans son roman, ce qui permet d’apprécier pleinement la planète et sa richesse.
Le roman n’explore pas la manière dont l’humanité est parvenue scientifiquement à sélectionner Hope pour y établir un futur possible. Il n’explore pas non plus comment techniquement elle a rendu possible ce voyage. Cela m’a manqué un peu. Mais ce n’est pas du tout le sujet du roman et cela n’empêche pas non plus de saisir les enjeux auxquels fait face la colonie. Hope m’a offert un moment d’évasion très sympathique, et j’ai pris beaucoup de plaisir à parcourir cette planète.

J’ai aussi beaucoup aimé toutes les trouvailles de l’autrice autour de la planète : le gecko étrange, la source des tempêtes, les matériaux étranges qu’il faut analyser… L’autrice porte ici un questionnement sur le rapport entre civilisation et environnement naturel, sur l’équilibre et l’harmonie qu’il nous faut garder. Ce message est d’actualité et très bien porté dans le roman, avec justesse.

Un texte optimiste et assez lent

Si vous aimez les récits tarazimboumants où il se passe 50 000 trucs à l’heure, vous allez peut-être trouver le temps un peu long. Hope vous invite à apprécier différemment votre environnement.
Car arriver sur une planète mal connue et l’apprivoiser, ça prend du temps. Le rythme du roman est à l’image de cet apprentissage, et je trouve que ça fait sens. Noëmie Lemos nous amène à lire autrement, à quitter un mode de lecture tourné vers la consommation pour apprécier des pages d’exploration du désert, ou plus important encore, des liens entre personnages et environnement. Tout ceci est un microcosme à mettre en place et c’est très intéressant de voir la manière dont les personnages le construisent. Par petits pas, faisant des détails du quotidien quelque chose qui revêt du sens, pour soi et les autres. Les relations se tissent donc petit à petit. Et on découvre au fur et à mesure les personnages autrement, et la beauté de ce qui les réunit aussi.

Donc oui, Hope est un texte plutôt contemplatif, fort agréable à lire et l’autrice parvient à rendre tout ceci passionnant. Je n’ai pas ressenti d’ennui malgré le rythme lent. Parce que j’ai eu plaisir à côtoyer cette colonie, à la comprendre, à saisir ce qui est important pour le groupe, et à voir comment tout ceci s’équilibre. L’intrigue vient alors des tiraillements qu’il peut y avoir entre les différents personnages. La manière dont l’autrice a construit son intrigue sur les personnages est remarquable. Ce sont vraiment ses personnages qui tiennent et tirent l’intrigue, la construisent. On est dans un texte très humain. En revanche, je regrette le manichéisme de certains personnages ainsi que le rôle de héros d’un personnage central. Certains traits sont un peu gros et auraient peut-être mérité un peu plus de nuance, ou de complexité.

Un déséquilibre ?

J’ai dit plus haut que je ne m’étais pas ennuyée du tout, et c’est vrai. En revanche, j’ai quand même noté un certain déséquilibre dans le roman. En effet, le dernier tiers s’accélère considérablement. Il est également très distinct des deux premiers tiers, qui prennent leur temps pour bien poser le cadre, les lieux, les personnages, les points de tension etc. Mais j’ai eu la sensation qu’on passait à la vitesse supérieure de manière un peu brute, par le biais d’un élément perturbateur qui arrive un peu tardivement.

C’et dommage, car c’est à ce moment que j’ai le plus captivée. Parce que j’ai commencé à saisir tout le fragile équilibre en place, les enjeux auxquels fait face la colonie. Et c’est à ce moment que les choses se mettent en branle. L’autrice apporte alors plus de matière sur le contexte et le passé.
Mais comme le rythme s’accélère, on passe assez rapidement sur certaines choses que j’aurais aimé voir un peu plus développées. Notamment pour comprendre pleinement l’état de ce présent sur Hope. Ainsi, je n’ai pas bien saisi la motivation de certains actes de personnages, qui m’ont paru infondés. De la même façon, je me suis posé des questions sur le but de la mission Hope. Pourquoi que des femmes, pourquoi avoir attendu si longtemps avant de tenter une reconstruction familiale humaine, pourquoi un garçon… Et comment ce garçon passe-t-il autant inaperçu dans ce monde de femmes qui n’en ont jamais vu de leur vivant… ?
Ne pas avoir les réponses à ces questions m’a laissée perplexe ensuite. Et mon mécanisme de suspension d’incrédulité ne s’est pas mis en marche.

J’avoue ne pas bien savoir si c’était voulu (mais dans ce cas, je n’en ai pas saisi le sens), ou si ces différents aspects n’ont pas été plus développés par manque de temps. De ce fait, j’ai bien saisi les différents messages que l’autrice voulait faire passer (tolérance, bienveillance, écoute, harmonie, etc.). Mais j’ai trouvé ces messages pas forcément bien imbriqués dans l’intrigue, tant celle-ci m’a semblé à plusieurs moments déséquilibrée dans son rythme, un peu bancale dans ses appuis et avec pas mal d’angles morts.

Un truc que j’ai en revanche beaucoup aimé (et que j’aurais aimé voir développé davantage) : l’IA. J’ai adoré autant que détesté cette IA. Et j’ai beaucoup aimé voir comment elle contribue à faire de cette utopie un monde finalement bien dystopique, et comment les personnages s’en rendent peu à peu compte.

Des jeux linguistiques

Des choix intéressants…

Pour souligner, soutenir et porter ce monde féminin, la langue opère également quelques mues. Mais plutôt légères. Des accords de majorité et de proximité, essentiellement, souvent au choix. Mais aussi l’emploi de termes épicènes. Ça coule de source, en fait. Cela répond à des logiques qui existaient déjà, avant l’établissement aux XVIIe et XVIIIe siècles des règles d’accord telles qu’on les connait aujourd’hui. Beaucoup de voix aujourd’hui s’élèvent pour défendre ces accords anciens, plus inclusifs. Parce que le langage est un outil politique et social puissant. Donc j’ai apprécié ces choix-là.

Il n’y a pas, dans Hope, de pronom différent, comme il peut y en avoir dans After®. Il n’y a pas non plus de changement de genre de noms communs, comme dans Chroniques du pays des mères. Parce qu’on n’est pas, dans Hope, dans une logique de questionnement du genre ou de sa remise en question, ni dans une logique d’écrasement d’un genre sur l’autre. Les choix opérés me semblent donc particulièrement bien dosés.

… mais pas aboutis complètement,

Même si… on peut s’interroger quand même sur le fait que ces femmes, qui n’ont donc pas connu la Terre et le genre masculin, continuent de parler un langage très genré et très masculin. Je me souviens m’être interrogée par exemple devant le mot « nourrisson ». Étrange de voir un mot comme ça au masculin, dans un monde où seules des petites filles naissent. J’avais d’abord pensé qu’elles avaient hérité de ce langage humain, repris tel quel. Je me suis alors demandé dans quelle mesure elles n’auraient pas pu s’interroger sur certaines formes qui leur paraissaient étranges ou inadaptées. Mais j’ai compris ensuite qu’il y a sur Hope un langage à part, et que les personnages ne saisissent pas tous les langues humaines. Je me suis donc demandé pourquoi, dans ce cas, on retrouvait un français très genré et masculin dans une sororité située à vingt années-lumière de la Terre.

D’autre part, si je suis totalement d’accord sur le fait que les règles doivent s’assouplir – s’adapter, en tout cas -, en fonction des usages, je pense quand même qu’il faut un cadre. Par exemple, j’ai trouvé étrange que certains accords restent au masculin qui l’emporte. Je me suis dit que c’était peut-être pour marquer l’indécision des personnages, et que le langage trahissait ici la perte de repères que certains personnages féminins ressentaient face à Asha. Mais je n’ai pas compris non plus pourquoi des accords au pluriel n’étaient pas faits. Tout cela est peut-être voulu mais selon moi cela pose des questions de compréhension. Y a-t-il un sens derrière ces non-accords effectués à certains endroits précis ?

et qui m’ont finalement perdue

Enfin, certaines règles proviennent des rectifications orthographiques de 1990. C’est par exemple le fait de ne pas accorder le participe dans « laissé faire ». C’est tout à fait cohérent avec d’autres choix de non accord en genre effectués dans le texte. D’ailleurs, le texte semble par moments se conformer aux recommandations de 1990, comme les tirets dans les nombres, par exemple. Mais dans ce cas, pourquoi laisser les accents circonflexes et les traits d’union dans les mots simplifiés (comme « transparaître », ou « s’arc-bouter ») ?

Là encore, je me suis demandé si c’était voulu, et dans ce cas, quel sens cela revêt, ou si le roman manque juste d’une relecture supplémentaire. En l’état, je trouve les idées sur la linguistique très bonnes, mais pas forcément bien menées. Pas suffisamment parfaitement en tout cas pour que cela génère un sens aisément saisissable. Pour le dire autrement, je n’ai pas trouvé de cohérence dans ces différents usages. A moins que la cohérence réside justement dans le fait qu’il n’y en a pas ; une manière de dire que chacun s’approprie comme il le souhaite la langue. Mais personnellement, j’ai un peu de mal avec cette idée car… l’absence de cadre (officiel ou non) crée justement, selon moi, ces problèmes de compréhension. Donc si c’était voulu et que c’était bien l’idée derrière, je crains d’être passée à côté.

En pratique

Noëmie Lemos, Hope
Editions Timelapse, Février 2024
Couverture : Hélène Boulard – j’en profite pour glisser ici qu’elle a fait un travail remarquable avec cette couverture tout en pointillés. Elle colle parfaitement au concept de la maison, et aux valeurs véhiculées dans le roman.
Autres avis : une bouffée d’air frais pour Latelierlitteraire; excellent moment de lecture pour Benjamin, malgré quelques incohérences soulevées; BullesSFFFdeMarie a été conquise; Kthulhu aussi.

 

Bon, il fallait bien un avis un peu différent, je commence à avoir l’habitude ^^ Plus sérieusement. Hope est un roman que je recommande pour les amateurices de slowlecture (ça va bien avec le concept de slow édition), de hopepunk et de SF positive. Je le recommande aussi pour les personnages qui redoutent la SF; ici, on est plutôt dans de la science fantasy. Hope est un roman à découvrir, et malgré ma perplexité et mes quelques réserves, j’ai passé un bon moment à arpenter les terres de Hope. C’était un bon moment d’évasion, et ma foi, c’est bien le plus important !

3 commentaires sur “Noëmie Lemos – Hope

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  1. Pas sûr que cela soit pour moi, donc (même si les jeux linguistiques m’interpellent). Mais merci d’avoir mis en lumière cette autrice et de m’avoir fait découvrir cette maison d’édition. Je vais me renseigner plus avant sur tout cela.

    1. Une maison à suivre en tout cas, je pense que les textes qu’elle publiera seront très différent de ce qui sort ces temps-ci. J’aime bien la démarche également, la slow édition c’est le bien. Enfin, pour moi ^^

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