Estelle Faye – Un reflet de lune

Suite tant attendue d’Un éclat de givre paru en 2014, Un reflet de lune est un roman de retrouvailles. Paru fin janvier 2020 aux Editions ActuSF, Un reflet de lune renoue avec l’ambiance post-apocalyptique parisienne, l’ambiance jazzy et l’aura de mystère autour de Chet, le personnage principal d’Un éclat de givre.

Contexte et premier volet

Cela me semble important de revenir sur le premier volet, Un éclat de givre. J’ai lu ce roman avant la création de ce blog. Il n’y a donc pas de chronique dédiée à cette lecture, que j’ai faite lors du premier confinement l’an dernier.

En revanche, j’ai relu ce premier opus avant de me plonger dans Un reflet de lune. Je voulais me remettre en mémoire ce qui m’avait beaucoup plu et me rappeler l’intrigue (que j’avais complètement oubliée).

Synopsis d’Un éclat de givre

Nous sommes à Paris, en 2267. La ville est surpeuplée, écrasée sous une chaleur monstre. Le monde n’est plus celui qu’il était, dévasté par la raréfaction des ressources, l’épuisement de la planète et une guerre civile. Ambiance post-apocalyptique donc, dans laquelle on apprend à revivre, autrement. On suit Chet, chanteur de jazz dans les caves, qui a le don pour s’attirer des ennuis dans sa recherche désespérée d’argent, et de partenaires d’un soir. Quand il accepte une énième mission bien payée, il se retrouve dans une intrigue qui le lie au sort de Paris.

Ce que j’en avais pensé

Pour commencer, j’avais beaucoup aimé l’ambiance musicale, autour de Chet, chanteur/se jazz dans des caves de Paris. Evidemment, rien que son prénom donne envie de fredonner quelques notes. La voix feutrée de Youn Sun Nah résonne dans toutes les pages de ce livre. J’avais ailleurs accompagné ma première lecture de Empty dreams, titre qui revient plusieurs fois dans le récit. J’ai beaucoup aimé l’album Lento que j’ai découvert à cette occasion.

D’autre part, la peinture de ce Paris post-apo est incroyable. Ici, pas de bombe, pas de guerre nucléaire, non. Juste les hommes, et leur capacité à surexploiter tout jusqu’à la lie. Il y a un réalisme qui m’a plu. Et puis Paris… J’aime Paris, et je n’aime pas Paris ! Je l’aime mise en scène dans les romans en tout cas. Mais les contours de la ville dans ce récit sont flous, elle se livre difficilement, et cet aspect mystérieux amplifie l’ambiance étrange qui règne.

En revanche, côté intrigue, ça n’a pas collé. Je me suis retrouvée aux 4/5 èmes du livre en me demandant comment tout ce qui avait été tissé jusque là allait pouvoir se terminer en beauté. Je m’attendais à quelque chose d’explosif, compte tenu du peu de pages qui restaient. Il n’en a rien été. J’ai donc trouvé l’intrigue assez plate, avec peu de rebondissements, et même un essoufflement à la fin, qui m’a laissée sur ma faim tant elle est rapidement expédiée.

D’ailleurs, quelques mois plus tard, j’étais bien incapable de résumer l’intrigue de ce premier volet, et de me rappeler autre chose que l’ambiance (extraordinaire) de ce roman. C’est un très beau roman d’ambiance, qui se lit avec plaisir, mais il manque quelque chose. Ca ne suffit pas. J’attendais donc beaucoup d’Un reflet de lune.

Un reflet de lune : une ambiance similaire

Synopsis

Nous retrouvons Chet, quelques mois après la fin du premier volet. A l’extrême chaleur d’Un éclat de givre succèdent les pluies incessantes, transformant la ville en terrain inondé en proie aux crues du fleuve. Errant à travers ses galères, ses caves et ses histoires amoureuses pourries, Chet se retrouve avec des ennuis jusqu’au cou encore, contre plusieurs de ses sosies qui sèment le trouble dans la capitale. Il va alors se lancer dans une enquête pour les retrouver, comprendre leur origine et le but de cette machination.

Ambiance post-apo et jazzy

J’ai retrouvé dans ce volet ce que j’avais beaucoup aimé dans Un éclat de givre : l’ambiance. Ambiance post-apo d’abord, encore plus floue et mystérieuse du fait des crues. Elles rendent les rues, les limites, les frontières… moins marquées, plus mouvantes. On reconnaît Paris dans les déambulations de Chet (l’Opéra, son quartier de la rue du Guet, Notre-Dame, la petite ceinture verte, le périph’, le Trocadéro…), mais on peine à tracer dans notre esprit les rues reliant tous ces endroits et à établir un plan du Paris de Chet. C’est vraiment un Paris étrange et réussi.

J’ai apprécié aussi la musicalité de ce second volet. Je n’ai pas eu la sensation que l’atmosphère jazzy était moins marquée que dans le premier opus. Cette fois, on chante Billie Holiday (I’m a fool to love you), et on suit les travestissements de Chet en Thaïs dans les caves de la ville. J’ai parfois eu la sensation d’être en face de lui/elle, de l’entendre chanter, de voir l’impact des paroles sur lui/elle. Je me sentais un peu comme une spectatrice de concert, devant un artiste qui se produit.

L’écriture de la perte

La grande force de ce volume à mon sens réside dans la tension entre la solitude et la foule d’étrangers qui gravitent autour de Chet. Il est désespérément seul dans ce volume, se remémore douloureusement les instants passés avec ses amis disparus/partis/absents. Et pourtant, il est aussi sans arrêt entouré : de ses partenaires d’un soir, qu’il accumule, de ses doubles… et des fantômes de tous ceux qui ont compté pour lui et ne sont pas là. J’ai trouvé ça poignant. Il n’est jamais physiquement seul, et pourtant il crève de solitude. Chet s’efface d’ailleurs la plupart du temps derrière Thaïs, son double qui se produit sur scène. Il parle toujours d’elle à la troisième personne et ne s’identifie jamais pleinement à elle. En cela, il nie sa propre réalité.

Chet se révèle aussi dans ce volet particulièrement égocentré et replié sur lui-même. Se souciant sans arrêt du regard des autres, de son apparence, il joue de son physique, allant jusqu’à vouloir séduire sans arrêt tout un chacun. Par mimétisme, l’écriture accompagne ce repli et cette attitude défensive. Les descriptions sur ses travestissements, ses vêtements, son maquillage… renforcent le côté superficiel de la personne qu’il est devenu et de ses relations sociales. Par ailleurs, j’ai trouvé l’écriture hachée, rapide, souvent constituée de très courtes phrases juxtaposées. Le texte semble s’écrire en même temps que Chet vit et raconte les événements, sans recul. Il s’en dégage une sensation d’immédiateté intense, mais aussi un profond détachement. Chet ne s’attarde que peu sur ses émotions, comme s’il avait peur d’en souffrir davantage.

Une intrigue assez floue

Paradoxalement, ce que j’ai trouvé remarquable est aussi la raison pour laquelle j’ai eu du mal à accrocher. Encore une fois, je me suis demandé où cela allait mener, et encore une fois, je n’ai pas été emballée par la destination, et encore moins par le chemin pour y parvenir. Le détachement de Chet sur ce qui lui arrive est si prononcé, l’absence de ressentis et d’émotions est telle, que les événements s’enchaînent, de manière factuelle et juxtaposée. Les péripéties se déroulent, s’accumulent, s’aggravent… mais glissent sur Chet, déjà complètement déconnecté et persuadé d’être perdu. Elles ont glissé dans mon esprit de lectrice aussi.

J’ai éprouvé une certaine forme d’ennui, donc, et j’ai aussi trouvé que certaines situations relevaient de la facilité scénaristique, en tout cas manquaient de crédibilité dans leur résolution. Encore une fois, l’explosion, le feu d’artifice attendu n’a pas eu lieu.

Cependant, Estelle Faye laisse suffisamment de marge pour imaginer un après. Je serai au rendez-vous si suite il y a bien sûr, ne serait-ce que pour connaître enfin (peut-être ?) le sort de certains personnages complètement fantômes dans ce volume.

Finalement…

Finalement, je retrouve à la fin de ce récit la même pointe de déception que j’ai eue à la fin d’Un éclat de givre. J’attendais d’abord des réponses à questions qui se posaient à la fin du premier volume. J’attendais ensuite une continuité au niveau des personnages. J’aurais voulu une évolution dans leurs rapports, dans leur vision des choses.

J’aurais aussi aimé être transportée par l’intrigue. L’on pourrait considérer ce roman comme un roman d’ambiance. Sur ce point, Un reflet de lune est excellent, selon moi. Mais ça ne fait pas tout. Cela fait difficilement un roman à part entière, ce n’est clairement pas suffisant pour une duologie. Retrouvailles en demi-teinte pour moi, donc, et un second opus qui se place dans la même lignée du premier.

Ils en ont pensé quoi, les autres lecteurs ?

Sometimesabook a eu le même ressenti sur l’intrigue peu aboutie. « Rendez-vous manqué » également pour Boudicca. Lecture mitigée aussi pour Aelinel Ymladris, qui a remarqué avec justesse que ce volet était difficilement appréciable sans avoir lu le premier.
En revanche, il n’y a pas que des avis mitigés : Yuyine a adoré ce volume, et vous trouverez sur son blog une belle chronique très positive sur ce roman. Idem pour Céline sur son blog Aupaysdescavestrolls, qui a beaucoup aimé retrouver le côté fantastique, imagé de l’écriture et le personnage de Chet.

Un reflet de lune a été une lecture agréable (et l’aurait davantage été si j’avais lu la version papier, tant le livre semble magnifique; la version électronique est particulièrement brute), mais mes attentes n’ont pas été comblées. Je n’attendais évidemment pas un roman d’aventures, mais quelque chose de plus palpable, de moins flou, même si j’entends bien que Chet ne saisit pas grand chose de ce qui lui arrive non plus. Et en cela, le roman rend parfaitement bien le sentiment de perte et de solitude autour de Chet. C’est toujours aussi plaisant à lire, l’ambiance rendue est vraiment belle et mystérieuse, réussie. En fait, Un reflet de lune m’a autant plu et déçue qu’Un éclat de givre, en tous points. Je lirai volontiers une suite si elle paraît, mais avec moins d’empressement toutefois.

5 commentaires sur “Estelle Faye – Un reflet de lune

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  1. Comme je te le disais, je comprends tout à fait ton sentiment. Il est vrai que pour moi l’ambiance et Chet suffisent à me satisfaire mais que l’intrigue, en toile de fond, est assez mince et bancale.

    1. Oui, mais cela dit, un troisième volet me ravirait toutefois, je me suis attachée à ce personnage que j’ai trouvé plus poignant dans celui-ci. Et ça reste toujours une écriture merveilleuse à lire !

  2. Je te rejoins totalement dans ton analyse. De mon côté j’avais vraiment adoré un éclat de givre, ça avait été une grosse claque, et cette image d’un Paris post-apo m’était restée en tête longtemps après avoir fini ma lecture. Du coup, quand j’ai découvert un peu par hasard la suite dans ma librairie, j’étais à la fois très enthousiaste et curieuse ! Mais au final, j’ai terminé ma lecture avec une impression assez mitigée, un sentiment de « pas assez » ou de trop flou. J’ai beaucoup aimé retrouver la poésie des descriptions, mais l’intrigue m’a paru super décousue, presque comme un « prétexte » pour nous entraîner aux quatre coins de Paris, et j’ai eu beaucoup de mal avec le côté passif de Chet dans ce volume. En un sens, ça fait échos à son sentiment de « vague à l’âme », de perte de sens, etc, mais j’attendais vraiment qu’il évolue. Donc un beau tableau pour moi, mais une lecture mitigée…

    1. Oui, tout à fait, d’ailleurs en y réfléchissant, quelques mois après ma lecture, je suis bien en peine de dire ce qui se passe dans ce livre… C’est ce que tu dis : un beau tableau, mais un peu figé, oui. Ca manque d’évolution dans les personnages effectivement, de perspectives…

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