Célia Flaux – Anergique – #PLIB2022

J’avais repéré Anergique lors de ma veille des sorties 2021. Ce roman de Célia Flaux, publié aux éditions ActuSF, se retrouve dans les œuvres retenues pour concourir au #PLIB2022. Je l’ai d’ailleurs retenu lors de ma première sélection des 80 titres, et j’espère bien le retrouver dans les 25 ! En effet, j’ai beaucoup aimé ce texte. J’ai énormément apprécié l’univers de ce texte, son intrigue palpitante ainsi que la portée de ce roman, très forte.

Synopsis

« Angleterre XIXe siècle. Lady Liliana Mayfair est une garde royale, mais aussi une lyne capable de manipuler la magie. Elle et son compagnon Clement partent en Inde sur les traces d’une violeuse d’énergie. Leur unique piste : Amiya, la seule victime à avoir survécu à la tueuse.

De Surat à Londres, la traque commence. Mais qui sont véritablement les proies ? »

Une narration dynamique et entraînante

« Je » au présent d’énonciation

Anergique est un roman narré à la première personne du singulier, au présent, alternant les points de vue entre Liliana, Clement et Amiya.

C’est dynamique, entraînant, et le récit au présent d’énonciation amène une impression d’instantanéité qui nous fait vivre l’action au moment où elle se déroule. La double traque (la violeuse en chasse et la chasse de la violeuse) est trépidante. C’est presque comme si on y était : du cinéma ; les personnages ne racontent pas, ils vivent. Temps de l’écriture et temps de l’action se confondent.

Ce parti pris, que je comprends très bien par ailleurs, est très en vogue en littérature contemporaine. J’aimerais beaucoup en discuter de ce sujet avec les auteurs à l’occasion. Peut-être que leur point de vue m’aiderait à comprendre et à voir les choses différemment. Car en ce qui me concerne, ça coince.

Récit au présent vs passé

En effet : qu’un narrateur écrive et raconte qu’il est en train en ce moment même de se prendre une balle dans la cuisse, qu’il court dans la forêt pour échapper à son agresseur et qu’il s’évanouit… relève pour moi de l’impossibilité logique pure et simple. Et à qui s’adresse le narrateur ? Quand livre t-il son récit ? Souvent, il n’y a pas de réponse à ces questions. Personnellement, ça me gêne, car ça m’empêche de croire en l’illusion romanesque créée.

Pour ma part, je préfère le présent pour les romans psychologiques (les ressentis, sensations d’un personnage, avec un point de vue interne qui nous coince dans sa tête), ou les récits livrés ultérieurement, à la manière de souvenirs ou d’un témoignage (dans ce cas, on a un présent de narration, destiné à rendre les choses plus palpables).

Mais j’ai réussi à « m’y faire », en tout cas à aller au-delà pour apprécier toutes les qualités du roman. Peut-être penserez-vous que je me fais des nœuds au cerveau pour rien, que ma vision des choses est très binaire, qu’on s’en fout un peu etc.
Peut-être, mais la manière dont est raconté un récit influence beaucoup la manière dont je vais m’approprier ensuite l’univers, l’intrigue, les personnages etc.

La sève d’Anergique

Mettons de côté les questions formelles, pour nous concentrer sur la sève d’Anergique. Parce que bon, quand même, j’ai beaucoup aimé ce roman qui a énormément de qualités.

Une jolie plume réaliste

Ce qui m’a permis déjà d’apprécier finalement ma lecture c’est la plume de Célia Flaux. Elle est belle. Fluide, agréable, mais sans être commune. La langue est soignée, le texte impeccable, le vocabulaire riche. L’autrice nous offre de jolies descriptions aussi, permettant de nous faire une idée des lieux, des personnages. J’ai beaucoup aimé la représentation de l’Inde coloniale du XIXème siècle. Colorée, vivante, sans jamais être caricaturale. J’ai retrouvé là ce que j’aime dans un roman : de la narration, de la promenade visuelle et sensorielle par les mots… J’ai trouvé ça très fort, car Célia Flaux a su, malgré l’utilisation du présent, prendre son temps.

On a également des personnages globalement bien dessinés. Ils ont des caractères bien distincts, plus ou moins conformes à leurs statuts – ou pas. En cela, j’ai évidemment beaucoup aimé Liliana, jeune femme combattante, digne, indépendante, mais pas non plus exempte de blessures et de failles. C’est d’ailleurs le cas de plusieurs personnages, fort intéressants. Amiya est particulièrement complexe et psychologiquement instable – donc riche. L’évolution des personnages est également fort passionnante, lente et réaliste, bref cohérente. J’ai trouvé du réalisme dans ces personnages, en tout cas dans les figures des « gentils ».

La figure du monstre

Pour le cas des méchants, c’est un peu différent, notamment concernant la v-i-oleuse. C’est la parfaite figure du monstre. Elle provoque une peur panique chez ses victimes (enfin, celles qui ont survécu); elle n’a ni nom, ni corps. En cela, elle est presque irréelle, et sait se fondre dans le décor. Personne ne semble avoir de prise sur elle.

La violeuse révèle toute sa férocité et sa violence décuplée dans les scènes de combat, qui sont très courtes, mais très percutantes. Elle paraît invincible, ses capacités inhumaines : en cela, elle est la figure du Vampire, qui laisse derrière elle une traînée de cadavres dévorés jusqu’à la lie.

Et pourtant, ce n’est pas tant sa force et sa violence qui m’ont marquée, plutôt la panique qu’elle provoque dans les personnages. Elle n’a pas besoin d’apparaître, elle plane sans cesse dans les esprits et les corps. Plutôt génial, non, de créer un personnage qui a davantage de force et de poids quand il n’est pas physiquement là ?

Une société divisée et magique

Anergique est un roman à double niveau de lecture. Il y a son intrigue principale, la recherche de la violeuse en série. Et puis il y a ce qu’il ne dit pas, mais qu’il montre. Une société évidemment divisée, entre hommes et femmes, colons et colonisés, riches et pauvres, et enfin entre aristocrates, classe moyenne et les autres. Une peinture très réaliste et très fine de cette société coloniale de la fin du XIXème, sans grossir le trait ni caricature. Une société peinte sur le vif, dans toutes ses incohérences, et sa complexité.

Mais on est bien dans un roman imaginaire, et de fantasy victorienne. La magie imprègne le récit, car elle fait partie de l’ADN des personnages. Ceux-ci se répartissent en deux catégories, les Lyne et les Dena. Célia Flaux ajoute ici un découpage social supplémentaire. Les Dena sont des producteurs d’énergie magique vitale ; ils ne peuvent s’en servir seuls ou pour eux-mêmes. Ils sont reliés à des Lyne, consommateurs de cette énergie. Sans elle, les Lyne meurent. On pourrait alors penser que les Dena détiennent le pouvoir, mais non. Ce sont bien les Lyne qui sont ici en position de force. Dans leur être, ils ressemblent un peu à des vampires, s’abreuvant à la source, auprès des Denas. Une interdépendance se crée entre ces personnages. En cela, l’autrice souligne en creux l’éternelle inégalité entre les hommes : ce ne sont pas ceux qui produisent qui règnent.

Cette caractéristique magique ajoute de la complexité au récit et entre les personnages, puisqu’elle est indépendante du statut social ou économique de la personne. C’est fort habile, car le roman prend ainsi du corps et de la profondeur, à côté de l’intrigue. Celle-ci puise sa matière dans un univers fort bien ficelé et solide, qui la nourrit (sans mauvais jeu de mot ahah).

J’ai beaucoup apprécié enfin le fait que la magie ne soit pas cet élément qui change le monde de manière positive. C’est tellement différent de ce qu’on a l’habitude de lire ! La magie habituellement est un cadeau, un don, un talent, qui s’acquiert et qui permet de rendre le monde meilleur. Ici, ce n’est pas du tout le cas. L’intrigue elle-même offre cette vision négative de la magie, par le biais de cette v-i-oleuse d’énergie. Et dans Anergique, la magie est davantage un fardeau. Chacun doit composer avec sa nature, et faire avec ; les Lyne doivent contrôler leurs pulsions, les Dena accepter de « s’offrir » ; tout déséquilibre peut amener l’un ou l’autre dans une situation dramatique.

Anergique apporte une lumière différente sur des sujets très réels. En plus de trouver l’intrigue trépidante et les personnages passionnants, j’ai beaucoup apprécié la profondeur remarquable de ce roman original.

En pratique

Célia Flaux, Anergique

Editions Actu SF, janvier 2021

Couverture : Zariel

Figure dans la sélection des 5 nominés pour le Prix des Imaginales des Lycéens 2022

#PLIB2022

#ISBN9782376863342

Le blog de l’autrice : https://celiaflaux.fr/articles/

Et enfin, l’avis de Marc, des chroniques du chroniqueur, qui vous permettra d’approfondir toute la question des rapports sociaux/magiques de ce texte.

Anergique est un roman de Célia Flaux, paru aux éditions ActuSF en janvier 2021. Si j’ai eu du mal à rentrer dans le récit du fait de ce problème de temps (très personnel, je précise), j’ai pu néanmoins apprécier toutes les qualités de ce roman très original, tant dans son intrigue, que dans sa profondeur. J’ai beaucoup apprécié l’écriture réaliste et agréable de l’autrice, la peinture très fine du cadre et des personnages, et la représentation d’un système magique radicalement différent de ce qu’on a l’habitude de lire. Célia Flaux nous ouvre des pistes de réflexion sur les rapports humains, avec un angle imaginaire fort habilement traité, et pleinement en lien avec le réel historique. J’espère vraiment que ce roman figurera dans les 25 sélectionnés du #PLIB2022 !

 

4 commentaires sur “Célia Flaux – Anergique – #PLIB2022

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  1. Même si le premier roman de l’auteure, Le Cirque interdit, fut une lecture mitigée, j’avais ajouté Anergique à ma WL dès sa sortie et ton avis me conforte dans ce choix. Ce roman a l’air d’avoir de sacrés atouts ! En plus, la narration au présent ne me dérange pas, comme tu le dis, cela permet de vivre l’action en même temps que le héros ;).

    1. Il est très très bon, et offre beaucoup de pistes de réflexion très intéressantes sur des sujets d’actualité quand on y pense. Et comme tu n’es pas gênée par la narration au présent, tu n’auras pas ce problème, donc oui, tu peux te lancer, et je serai bien curieuse de savoir ce que tu en auras pensé !

    1. J’ai failli le prendre Porcelâme, mais j’ai dû faire des choix… Cela dit, j’ai entendu Célia Flaux en parler lors d’une conférence, et ça m’a bien tenté, alors je me le suis noté dans un coin de ma tête.

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