Ariel Holzl – Les sœurs Carmines

Les sœurs Carmines d’Ariel Holzl est une trilogie jeunesse parue aux éditions Mnemos dans la collection Naos (2017-2018). J’ai lu les trois tomes en une seule fois, dans le cadre du Cold Winter Challenge (menu « au chaud devant la cheminée », catégorie « Grands enfants ») et de l’ABC challenge de l’imaginaire (Lettre H). Doublé donc, et une lecture en grande partie réjouissante.

Prélude

Les Sœurs Carmines est une trilogie qui se lit assez rapidement, les tomes étant assez courts. L’ensemble comprend Le complot des corbeaux, Belle de Gris et Dolorine à l’école. Ces trois romans suivent trois sœurs, Merryvère, Tristabelle et Dolorine. Elles tentent de se débrouiller dans la Basse-Ville de Grisaille, ville très particulière, sombre, remplie de complots et de secrets. Des tas de créatures peuplent ces rues et les jeunes filles ont le don pour se retrouver dans des histoires abracadabrantesques.

J’ai bien aimé cette trilogie, malgré son classement jeunesse. Cette lecture a été très divertissante, même si parfois inégale.

Synopsis des trois volumes

Le complot des corbeaux

« Merryvère Carmine est une monte-en-l’air, un oiseau de nuit qui court les toits et cambriole les manoirs pour gagner sa vie. Avec ses sœurs, Tristabelle et Dolorine, la jeune fille tente de survivre à Grisaille, une sinistre cité gothique où les mœurs sont plus que douteuses. On s’y trucide allègrement, surtout à l’heure du thé, et huit familles d’aristocrates aux dons surnaturels conspirent pour le trône.
Après un vol désastreux, voilà que Merry se retrouve mêlée à l’un de ces complots ! Désormais traquées, les Carmines vont devoir redoubler d’efforts pour échapper aux nécromants, vampires, savants fous et autres assassins qui hantent les rues… »

Belle de gris

« Trois semaines séparent Tristabelle Carmine du Grand Bal de la Reine. Trois semaines pour trouver la robe de ses rêves, un masque, une nouvelle paire d’escarpins… et aussi un moyen d’entrer au Palais. Car Tristabelle n’a pas été invitée. Mais ça, c’est un détail. Tout comme les voix dans sa tête ou cette minuscule série de meurtres qui semble lui coller aux talons.

En tout cas, elle ne compte pas rater la fête. Quitte à écumer les bas-fonds surnaturels de Grisaille, frayer avec des criminels, travailler dans une morgue ou rejoindre un culte. S’il le faut, elle ira même jusqu’à tuer demander de l’aide à sa petite sœur. Car Tristabelle Carmine est une jeune femme débrouillarde, saine et équilibrée. Ne laissez pas ses rivales ou ses admirateurs éconduits vous convaincre du contraire. Ils sont juste jaloux. Surtout les morts. »

Dolorine à l’école

 » L’école de la vie n’a point de vacances. Même quand on y meurt. Pour Dolorine Carmine, la rentrée des classes est une bonne occasion de se faire de nouveaux ennemis. Cependant, la fillette n’a pas trop l’habitude de parler avec les vivants. Les fantômes, en revanche… Dans le pensionnat bizarre où elle a atterri, les spectres manquent pourtant à l’appel. Ont-ils été chassés par les horreurs des environs ? À moins qu’ils ne travaillent au laboratoire de Miss Elizabeth, la nouvelle institutrice ?
Personne ne semble avoir la réponse. »

Un ensemble unifié et cohérent

Grisaille : un univers gothique et macabre

Ariel Holzl dépeint dans Les sœurs Carmines la ville de Grisaille, en 1889. C’est une ville insalubre, sinistre, sombre, plombée sous ses nuages gris. L’incipit du Complot des corbeaux donne une belle image de la ville : « A Grisaille, de la brume, il y en avait partout : parmi les allées tortueuses et les ruelles scabreuses, au fin fond des impasses, sous l’éclat terne des lampes de gaz, devant les vitraux des cathédrales, à côté des fontaines et de leurs gargouilles malsaines, entre les pavés toujours humides de pluie ou de sang… Partout ! »

La ville est et divisée en deux parties : la Haute-ville, et la Basse-ville (Le labyrinthe, maillage de rues aux doux noms : l’impasse crève-cœur, la rue Blême…). C’est là que vivent les trois sœurs. On y trouve aussi des créatures inhumaines (nécromans, vampires, rapiécés, espèces de morts-vivants utilisés comme main d’œuvre bon marché…) et des personnages peu recommandables (des assassins, des monte-en l’air, des soiffards, des criminels, des prostituées…).

La ville fait d’ailleurs l’objet d’un « guide touristique officiel », sponsorisé par la Reine : on y apprend les jours de la semaine (le mardi par exemple c’est mortifère, dimanche démence…), les mois de l’année (âpre-île pour avril, démembre pour décembre par exemple), la tarification pour les cimetières etc.

Grisaille est donc une ville un peu glauque, et Ariel Holzl nous en offre de jolis aperçus plusieurs fois. On parvient très facilement à se représenter cette ville et son ambiance par ses peintures très visuelles. Grisaille n’est pas seulement une ville, c’est aussi un décor théâtral, et un univers complet.

Les personnages

Autour des trois sœurs Carmines gravite une série de personnages secondaires, qui ont un rôle dans les intrigues. Il y a d’abord les personnages dans le cercle intime des trois sœurs (Blaise l’assassin, Monsieur Nyx la peluche de Dolorine, Katryan l’amie de Merryvère, Thomas l’amoureux secret…). Et puis il y a des personnages plus lointains, en arrière-plan, mais qui sont liés à Grisaille. Ce sont par exemple les membres des huit Maisons les plus prestigieuses de la ville (Sépulcre, Vermeil, Forge-Rage, du Lys, Tourmente, Marbre, Gemini et Terne). Chaque famille possède des dons spécifiques (télépathie, contrôle des éléments naturels, force physique…). La famille du Lys est la famille régnante, puisque la Reine n’est autre qu’Aubépine du Lys. Il n’y a pas de roi, la Reine « préfér[ant] les plantes vertes ». Les trois sœurs passent donc leur temps à survivre dans la Basse-Ville pour grapiller quelques pièces, éviter l’huissier et les pièges tendus.

Les personnages dans Grisaille sont comme la ville : gris. Ni gentils, ni méchants (ce qui n’a aucun sens à Grisaille). Par exemple, Merryvère est une monte-en-l’air (une cambrioleuse de riches) particulièrement à l’aise avec ses couteaux. Quant à Tristabelle, c’est une narcissique psychopathe qui ne recule devant rien pour arriver à ses fins et traîne derrière elle plusieurs cadavres de prétendants.

Les valeurs sont donc complètement renversées à Grisaille : ce qu’on trouve illégal, immoral et anormal est tout à fait logique, accepté et courant à Grisaille. Chaque personnage de Grisaille a un côté féroce.

Les sœurs Carmines : des intrigues inégales

3 tomes, 3 intrigues

Chaque tome développe une intrigue assez linéaire et simple. Peut-être est-ce du fait du public auquel sont destinés ces trois romans. Complot royal dans le premier tome, participation au bal des Hauts dans le second tome, et découvertes mystérieuses dans un pensionnat aussi glauque que Grisaille dans le troisième tome. Je n’ai pas été très emballée par les intrigues des trois récits, assez faciles, et même brouillonne à mon sens dans le troisième tome. La scène de baston finale arrive d’on ne sait pas trop où, et tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. En plus, je suis restée sur ma faim concernant plusieurs personnages et situations, qui ne sont pas résolus/aboutis en cette fin de troisième tome.

3 intrigues différentes donc, mais des constructions un peu similaires. Linéarité de l’intrigue, et scènes finales de baston épiques, particulièrement loufoques. Ariel Holzl utilise plusieurs procédés pour rendre ça amusant. Le ralenti dans le tome 1 (narration détaillée à la minute : plusieurs pages décrivent la somme des événements déroulés entre 23h47 et 00h02) et le deus ex machina (procédé théâtral faisant intervenir un personnage ou un événement de manière invraisemblable, et qui apporte un dénouement inespéré à une situation sans issue ou tragique). On a donc par exemple le carrosse royal qui arrive de nulle part au bon moment, l’officier royal qui prend la flèche au lieu de Tristabelle, les attaques de Dolorine qui passent à trois mètres de la cible et finissent par l’atteindre quand même…

Si ça ne m’a pas passionnée, ça m’a néanmoins beaucoup amusée.

3 tomes, 3 personnages, 3 points de vue

Le premier volet commence avec la cadette, Merryvère. J’ai bien aimé ce premier tome, même si Merry est un peu fade et effacée. La narration se fait au point de vue externe, assez neutre. Mais ce premier tome installe Grisaille et le côté renversé et déjanté de l’univers de Grisaille. Il remplit bien son rôle : accrocher le lecteur et l’inciter à lire le second tome.

Celui-ci est d’ailleurs à mon avis le meilleur de la trilogie. Il est construit sur un dialogue, entre Tristabelle (la narratrice) et un personnage imaginaire dans sa tête (le narrataire). C’est vivant, et cela reflète vraiment bien le côté psychopathe narcissique de Tristabelle dont on entend toutes les pensées égocentriques et misanthropes. Ses répliques odieuses sont dé-lec-ta-bles.

En revanche, je me suis vraiment ennuyée dans le tome 3 que j’ai trouvé moyen. La narration dans ce dernier volet s’adapte au personnage de Dolorine, plus jeune des trois sœurs (elle a dix ans). Les tournures de phrases sont très orales, mêlant mots compliqués pas maîtrisés (« j’étais furimmonde très énervée ») et expressions d’adultes mal comprises (« Je crois que maman fait des trucs de « s’hex »… hasarda Dolorine. – S’hex ? s’étonna Desdémone. Comme les « hex » des sorcières ? – Oui, mais avec plus de bisous ! Le s’hex, c’est la magie des câlins »). C’est original, bien trouvé, mais pour le coup ça ne me correspond pas trop.

Une continuité dans les trois volets

Si chacun possède une personnalité propre, l’ensemble de la trilogie offre cependant une continuité dans les personnages. Par exemple, on trouve des extraits du journal de Dolorine dans le premier volume consacré à Merryvère. De la même façon, plusieurs chapitres des volumes suivants se concentrent sur les idylles amoureuses de Merryvère et Tristabelle. Je n’ai d’ailleurs pas été convaincue par ce côté assez mièvre qui ne correspond pas trop à l’ambiance des récits, et que j’ai trouvé un peu facile.

Tout au long de la série, les personnages s’étoffent, leurs liens avec Grisaille, les 8 maisons et la Reine s’affermissent également. Si les trois tomes peuvent se lire de manière indépendante, ils offrent cependant un tout cohérent, qui évolue et se construit.

Les Sœurs Carmines : Une trilogie divertissante et originale

Un cadre noir mais terriblement drôle

Si les intrigues m’ont assez peu passionnée, j’ai néanmoins beaucoup ri. L’humour de cette trilogie est très noir, vache parfois. Je soupçonne Ariel Holzl de s’être bien marré à écrire certaines répliques et situations… !

L’humour est partout : dans la peinture de Grisaille, d’abord. Ville de criminalité (qui est normale à Grisaille, c’est plutôt l’inverse qui serait louche), dans laquelle on prend des bains de sang parce que c’est bon pour le teint, et où les pendus sont parés de guirlandes de lampions pour donner un « côté festif pendant les pique-niques et garden-parties ».

Et évidemment, humour dans les intrigues, et les situations. Il faut oublier tout ce qui nous semble normal, légal, autorisé. A Grisaille, tout est inversé. Tristabelle se délecte de l’odeur de sang, des coups bas et de la méchanceté gratuite; Mérryvère est plus douée avec ses poignards qu’avec des humains. Dolorine est complètement frappadingue quand on y pense, sa peluche Monsieur Nyx qui n’a rien d’une peluche innocente. Les péripéties sont épiques, grotesques, ubuesques même. Les sœurs Carmines est une trilogie de non-sens complet, un univers délirant sorti tout droit d’une imagination débridée et c’est vraiment un régal.

D’odieux personnages

Cependant, cet humour est surtout véhiculé par les personnages. Ariel Holzl n’est pas tendre avec eux. D’abord, l’onomastique joue un rôle important car les noms sont porteurs de caractère et de sens tout en étant assez rigolos (Tristabelle, Dolorine, les Sépulcre, les Marbre…). La description des personnages est aussi assez rude (Merry se regardant dans le miroir : « la robe trop bouffante lui donnait l’air d’une meringue au blancs d’œufs mal montés »).

Cet aspect atteint son apogée dans Belle de Gris, avec les commentaires odieux (mais très drôles) de Tristabelle, véritable pétasse narcissique. Petit florilège de répliques qui valent leur pesant de cacahuètes : « D’aucuns diraient qu’il a l’air intelligent. Mais c’est un compliment que l’on réserve aux gens moches, soyons honnêtes ». « Odette dégage autant de noblesse qu’une bonde de bidet ». « Tibert Bacille, un fils à maman rentier et ventripotent, sur davantage qu’un porc dans une rôtisserie ». « La godiche qui enduit son acné de fond de teint avec autant de délicatesse qu’un maçon plâtrant un crépi, c’est Cordérie Malpanse ».

Une trilogie pour un double public

Cet humour permet à cette trilogie d’offrir un double niveau de lecture. Classée jeunesse, sûrement pour ses intrigues et ses personnages centraux jeunes, cette trilogie s’adresse également à un public adulte, qui à mon sens en apprécie davantage l’humour noir et l’ambiance gothique de Grisaille.

Le récit est d’ailleurs truffé de clins d’œil et d’expressions détournées. Je pense par exemple à la « pilule du non-lendemain », gélule de cyanure qui permet de se suicider en cas d’urgence, et donne aux femmes le droit « de disposer de leur mort comme elles l’entendent ». J’ai trouvé que cet aspect était encore plus évident dans Dolorine à l’école. On y trouve un paragraphe croustillant sur le rectorat et les programmes scolaires qui se dégradent d’année en année (« un nivellement par le bas », conclut l’institutrice).

De ce fait, je pense que les Sœurs Carmines est une trilogie qui peut aussi être appréciée par un lectorat adulte.

Au revoir Grisaille…

J’ai quitté Grisaille, en revanche si vous le souhaitez, vous pouvez aller lire d’autres chroniques sur d’autres blogs (je vous mets les liens vers les chroniques du tome 3, parce que les collègues font les choses proprement eux : une chronique par tome. Sont pas flemmards comme moi ^^). Je pense notamment aux chroniques savoureuses du blog de Yuyine, qui a eu un gros coup de cœur sur les deux premiers tomes. Elhyandra vous offre aussi trois chroniques efficaces sur cet univers. J’ai bien aimé aussi les chroniques de Célindanaé, et son point de vue sur le tome 3 plus rafraîchissant que les autres (et c’est vrai que Merry est vraiment la plus normale de cette fratrie). Enfin (parce que je ne vais pas lister toutes les chroniques rédigées sur cette trilogie, on n’aurait pas fini demain), j’ai bien aimé l’avis de Fungilumini, très positif sur les trois tomes (mais qui note avec justesse que certains détails ne sont pas résolus), avec un petit encart citations que je trouve sympa.

J’ai passé une dizaine de jours à Grisaille, accompagnée de tous ces personnages complètement dingues. Je n’ai pas été très emballée par les intrigues, que j’ai trouvées assez simples et trop linéaires. Trop jeunesse, peut-être. En revanche, j’ai beaucoup aimé la peinture de Grisaille, véritable décor gothique et macabre, un univers complet très visuel. Et surtout, je me suis beaucoup amusée. J’ai beaucoup ri, cet humour noir, très vache, grinçant, rend les personnages truculents, les péripéties farfelues. En arrière-plan, j’ai entendu le rire d’Ariel Holzl qui à mon avis s’est beaucoup amusé à écrire cette série. Et ça se ressent dans cette trilogie, très réjouissante, fraîche, divertissante.

2 commentaires sur “Ariel Holzl – Les sœurs Carmines

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  1. Avant tout, merci pour le lien vers mon blog 🙂
    Très chouette chronique, très complète. Je comprends parfaitement les soucis que tu soulèves et je pense que l’enchaînement des trois doit aussi jouer dans l’appréciation de l’intrigue. Effectivement, le troisième tome est un peu en deçà des précédents et surtout du 2d qui est absolument génial. Tristabelle est détestable et pourtant qu’est-ce que je l’aime!
    Ce qui m’a le plus marqué, outre l’humour génial et le sarcasme de cette série, c’est le plaisir qu’a eu l’auteur à l’écrire en jouant ainsi sur 3 styles d’écritures différents. Un plaisir qui, je trouve, se ressent à la lecture.

    1. Oui tout à fait d’accord ! Il s’amuse et cela se ressent effectivement. C’est un joli jeu d’écriture auquel il s’est adonné ici, et c’est réussi.
      J’ai envié Tristabelle parfois, elle n’a pas de limite, pas de barrière, les choses sortent de sa bouche sans filtre, cela doit être tellement libérateur parfois… !

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