Terri Windling – L’épouse de bois

L’épouse de bois est une pépite que j’ai découverte lors du premier confinement l’an dernier, et que j’ai relue avec plaisir maintenant, dans le cadre du Spring Blossom Challenge 2021 (catégorie Madeleine de Proust » : relecture). Cette lecture valide aussi la lettre W du ABC Challenge de l’imaginaire. Cette œuvre singulière m’a permis de voyager, fictivement, en des terres lointaines, l’espace de quelques instants. J’ai retrouvé ce qui m’avait beaucoup plu lors de ma première lecture, et j’ai pu déceler d’autres clefs possibles de compréhension.

Contexte de l’œuvre

Il faut d’abord resituer cette œuvre.

L’épouse de bois est parue en 1996. Editrice puis écrivaine, Terri Windling a peu écrit, mais elle est une figure majeure de la fantasy aux Etats-Unis, et de son renouvellement. Elle a notamment révélé Charles de Lint, auteur du très beau Moonheart. L’épouse de bois a reçu le Mythopoeic Fantasy Award for Adult Literature, en 1997. Ce prix de la société du même nom, constituée d’écrivains et de spécialistes du domaine, récompense depuis 1971 les œuvres de fantasy.

J’ai lu la magnifique édition collector, parue aux Moutons électriques en 2018.

Enfin, la couverture de Brian Froud est intéressante à plus d’un titre. C’est la reproduction d’un tableau de ce peintre et illustrateur d’ouvrages de féérie, intitulé Redlead Mask Woman. D’autre part, Froud et Windling sont amis. Comme en hommage, le peintre est ainsi plusieurs fois mentionné dans le roman, qui d’ailleurs met en scène des personnages de sa toile.

Synopsis

Maggie Black est écrivain. Il y a longtemps, elle écrivait de la poésie. Maintenant, elle écrit des biographies d’auteurs. Maggie habite en Californie, mais s’y sent à l’étroit. Son ex-mari Nigel prend trop de place. Un jour, elle apprend que David Cooper, poète dont elle souhaitait faire la biographie de son vivant, vient de mourir en lui laissant tous ses biens en héritage. Maggie s’installe alors dans l’ancienne maison de Cooper, en plein désert, dans les montagnes de l’Arizona (près de Tucson).

Elle découvre d’abord les mystères liés à la mort de Cooper, retrouvé noyé dans le lit d’une rivière… à sec. C’est dans une longue enquête qu’elle va se lancer, parmi les correspondances de Cooper et d’Anna, sa jeune épouse artiste peintre, morte très tôt.

Et Maggie entre là dans un univers peuplé de légendes, de mythes, de drôles de bêtes. La vie dans le désert ? c’est autre chose. Elle va se redécouvrir dans ces lieux. Tout est plus pur ici, intense, minéral, brut. La montagne semble vivante, habitée par autre chose que les quelques humains qui y résident.

Est-ce qu’on peut vraiment imaginer vivre ailleurs, après ?

L’épouse de bois : un manifeste pour l’Art

Des personnages artistes

Poésie, écrivains, sculpteurs, peintres, musiciens : la plupart des personnages de cette œuvre sont des artistes. Chacun d’entre eux, à sa façon, réinvente et façonne le monde tel qu’il le voit. Anna met en peinture les « anges gardiens » qu’elle pense avoir vus dans ses chères Montagnes. Cooper les met en mots, mû par sa Muse. Juan sculpte et peint, aussi. Il semble que les Montagnes inspirent les gens qui y habitent. Maggie, peu à peu, va découvrir le charme des lieux.

Même les personnages secondaires, qui résident ailleurs, sont également sont artistes (Tat à la tête d’une galerie, Nigel musicien).

Si ces personnages artistes sont fictionnels, L’épouse de bois est néanmoins truffée de références à des artistes réels. Froud, pour commencer, mais aussi Arthur Rackham. Anna fait également référence à un courant de peinture, le surréalisme mexicain dans l’après-guerre. Le Mexique attirait beaucoup les surréalistes. Dans les années 30, Artaud et Breton y ont séjourné, puis dans les années 40 et après la guerre, beaucoup d’artistes s’y sont exilés, fuyant le fascisme en Europe. Un article de Liliane Blanc (historienne et auteure d’Une histoire des créatrices. L’Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance, Editions Sisyphe, 2008) donne un éclairage plus complet sur cette effervescence artistique mexicaine.

Enfin, Pablo Neruda, Borges… et d’autres auteurs sont souvent mentionnés par les personnages du récit.

La magie du langage

Chacun des personnages essaie de percer les mystères du langage de la Montagne. Car ici, la Montagne parle. Un langage primordial, qui vient de la Terre et qui revêt quelque chose de magique. Certains personnages en saisissent sa beauté de manière innée, et tentent de la capturer (Anna, Cooper, Maggie), doués de la Vision. D’autres apprennent à décoder les sons, les silences, la nature pour comprendre le sens de ce langage mystique.

D’un autre côté, le roman apporte une réflexion sur le travail de l’écrivain et les matériaux de l’œuvre romanesque. L’épouse de bois fait référence à une œuvre poétique de Cooper, et un extrait de cette œuvre introduit chacun des chapitres. L’épouse de bois est aussi un esprit de la Montagne. Ainsi, cette mise en scène interroge : qu’est-on en train de lire ici ? Le récit qui suit Maggie et sa redécouverte d’elle-même ? Le récit du personnage principal de cette œuvre, Cooper, qui brille par son absence mais hante chacun des personnages et chacune des pages de ce livre ? Ou encore le récit de la création artistique, de ses limites et de sa portée ?

En effet, l’ensemble du roman tourne autour du langage créatif. Chacun des artistes de cette œuvre façonne le monde avec son art. Puis vient l’après. Cooper, parvenu au faîte de sa carrière avec le prix Pullitzer, est confronté ensuite au syndrome de la page blanche. Anna et Juan, de leur côté, ont donné forme aux esprits de la Montagne qu’ils ont façonnés de leurs mains, puis arrivés au bout de leurs inspirations, se sont enfermés dans la folie et la solitude.

L’épouse de bois : un puzzle à reconstruire

Le récit de Maggie : reconstruire sa vie

Quadragénaire, Maggie est à un tournant de sa vie. Divorcée de Nigel, un artiste musicien qui lui a pompé toute son énergie, elle qui a été poète est désormais journaliste et auteur de biographies d’artistes. Jamais fixée à un endroit, assez solitaire et sans attaches familiales malgré un grand-père éloigné, Maggie semble stagner dans sa vie. Elle est entourée d’amis partout dans le monde, a vécu partout, mais finalement est bien seule.

S’installer dans les Rincons lui paraît être une opportunité parfaite pour faire le point, et se détacher de son ex-mari. Se reconstruire, s’affirmer, trouver sa voie. Réinvestir les lieux, ne plus sentir invitée chez elle. Trouver ses marques, prendre de la distance. S’autoriser aussi, peut-être, à ressentir de nouveau. Effectivement, Maggie va peu à peu retrouver sensations et sentiments, pour les lieux qui l’entourent, mais aussi pour les gens qu’elle rencontre. Il y a quelque chose de très sensoriel et sensuel dans L’épouse de bois. Terre, montagnes, créatures, faune, flore, humains, tous sont liés par quelque chose de sacré, de mystérieux. Il ne suffit que d’écouter le bruit du vent, de regarder les Montagnes, de sentir la chaleur de la Terre pour saisir cette évidence.

La quête de Maggie : reconstruire l’œuvre artistique de Cooper

C’est dans une maison de fantômes qu’arrive Maggie. Les souvenirs de Cooper et d’Anna hantent encore les murs, la montagne et les gens qui l’ont connu. Le spectre d’Anna plane aussi, malgré son décès 40 ans plus tôt. Ses peintures accrochées aux murs rappellent sa présence. Par ailleurs, elles donnent vie à la Montagne et au désert, personnages à part entière.

Elle se lance alors dans l’enquête autour de la mort de Cooper, mais aussi sur la recherche d’un manuscrit, persuadée qu’il a continué d’écrire de son vivant. Ses recherches vont peu à peu l’amener à s’interroger sur sa propre nature : est-elle journaliste, ou poète ?

Petit à petit, Maggie va chercher à comprendre ce qui s’est passé dans ces montagnes. Pourquoi Anna est-elle morte si jeune ? Pourquoi un tel attachement viscéral de tous à ses peintures ? Et pourquoi semblent-elles si vivantes ? Et quel est le mystère qui se cache autour de la mort de Cooper ? En parcourant les correspondances de Cooper et Anna, en interrogeant ses voisins, Maggie va peu à peu s’approcher du nœud de ces mystères.

Une (re)construction narrative

En attendant, ce récit de reconstruction prend son temps. On est dans quelque chose d’assez contemplatif, d’autant que les trois principaux personnages sont des ombres qui pèsent : Anna et Cooper, tous deux morts mais présents à chaque page, et les Montagnes. Elles sont décrites comme quelque chose de vivant, coloré, mouvant, jonché d’espèces végétales et d’une faune spécifiques. Terri Windling parvient à nous représenter la montagne comme un tableau vivant, par le biais de l’hypotypose. Cette figure de style anime, rend vivante une description, au point que le lecteur voit ce qui est décrit se dessiner sous ses yeux. C’est une figure de suggestion visuelle. On est tout à fait dans ce registre ici, on voit la Montagne bouger, se mouvoir, vivre, respirer, se teindre… sous les yeux de Maggie qui la perçoit, l’aperçoit, la scrute, la regarde, la ressent.

Contemplation donc, et peu d’action, pendant les 4/5èmes du roman. Il ne se passe pas grand-chose, cependant le récit alterne la prose narrative et le format épistolaire (lettres de Cooper et Anna retranscrites). Ainsi, celaapporte un peu de rythme (allers-retours dans le passé) et de diversité formelle.

Néanmoins, ce temps étiré à l’extrême permet à Terri Windling non seulement de poser le décor et le cadre, mais aussi de dessiner ses personnages. Chacun d’entre eux possède une personnalité bien distincte, et ce panorama crée aussi de la diversité. Comme Anna, c’est un grand tableau qu’elle peint ici, avec en arrière-plan ces Montagnes dont on pressent qu’elles ont un rôle à jouer dans le récit.

Une œuvre magique

L’œuvre de Terri Windling est aussi originale pour son mélange de plusieurs genres et sous-genres de l’imaginaire. L’épouse de bois oscille entre réalisme magique et fantastique et plonge dans les légendes, contes et mythes pour offrir une vision de la réalité plus large, étendue, intégrant merveilleux, fabuleux, étrangeté, mystère.

Quelques touches fantastiques

Certains événements apportent un aspect fantastique au récit. Le fantastique se caractérise par l’intervention dans la réalité de situations qui ne semblent pas découler d’un cadre rationnel, mais entretenant un doute permanent quant au déroulement de ces situations : se sont-elles vraiment produites, ou sont-elles le fruit de l’imagination (ou le produit d’une folie) ?

Dans L’épouse de bois, on est parfois dans ce doute : ces mystères se sont-ils réellement passés, ou ne sont-ils que le produit de l’imagination romanesque de Maggie ? Les manifestations magiques sont surtout oniriques au début du récit (les saguaros qui dansent la nuit, les rêves de Crow, les créatures étranges qui piquent des trucs chez Maggie pendant qu’elle dort…). Tout est alors question de perception, qui fait hésiter Maggie, ancrée dans la rationalité.

Cette hésitation par ailleurs amène aussi parfois un sentiment plus complexe, ambigu, lié à l’introduction anormale de ces événements dans le cadre réel. Par exemple, quand Dora voit son époux revenir au petit matin après avoir disparu toute la nuit, couvert de peintures sur le corps, de tatouages, complètement hagard, elle sent qu’il se passe là quelque chose de surnaturel, que des forces supérieures sont à l’œuvre, et en éprouve de l’angoisse. Il en va de même pour l’intrusion d’animaux (mais était-ce vraiment des animaux ?) non identifiés dans la maison de Maggie, ce qui lui procure une sensation de peur suffisante pour qu’elle dorme chez Dora.

Entre réalisme magique et fantasy

En revanche, ce côté fantastique s’atténue au fur et à mesure que l’on avance dans le texte. Selon les personnages, les perceptions changent. Terri Windling insuffle par petite touches de la magie dans son univers bien réel. Le cadre réel est avéré, rationnel, mais s’y intègrent des éléments jugés magiques, paranormaux ou oniriques, de manière « normale », considérant que la magie, le mythe… font partie de la vie, qu’il n’y a pas de barrière entre imaginaire et réalité, et que celle-ci est empreinte d’une forme de magie.

On est ici pleinement dans du réalisme magique. Celui-ci s’insinue dans l’intrigue et se mélange aux mythes, légendes et folklores convoqués. D’autre part, il s’associe parfaitement à toute la thématique surréaliste de l’Art. En cela, le réalisme magique renoue avec ses origines latino-américaines pour révéler les aspects magiques de l’apparente banalité de la vie (l’œuvre phare de ce genre étant Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez).

Terri Windling nous embarque dans quelque chose de complètement irrationnel, différent. Le temps n’est plus le même, les éléments se personnifient sous les traits de peinture des artistes (ou les artistes sont-ils le jouet de ces éléments-Muse ?). Finalement, la fin du récit se précipite dans une spirale vertigineuse, et il m’a fallu plusieurs notes, pense-bêtes et dessins pour parvenir à m’y retrouver. La magie réside aussi dans cette écriture qui crée une pluralité de sens et de possibles, qu’on saisit peu à peu au gré des lectures.

Pour moi, ce roman oscille entre réalisme magique et fantasy. Ainsi, les coyotes ne sont pas ce qu’ils semblent être, des sorcières à épines accompagnées de petites filles à oreilles de lapin raflent des choses dans les maisons la nuit, et certains humains sont des change-formes. La Montagne est vivante et habitée de Mages, d’esprits ou d’anges gardiens, prenant les formes que peintres et écrivains leur donnent. Tous les personnages acceptent cet état de fait. Ici, on est plutôt dans un registre fantasy. L’association de ces genres et sous-genres de l’imaginaire crée donc ici quelque chose de très original.

L’épouse de bois est un roman de Terri Windling écrit en 1996. Cette seconde lecture s’est avérée aussi émerveillée que la première, même si j’ai décelé quelques coquilles et maladresses de traduction. Cette association fantastique-réalisme magique et fantasy fonctionne très bien, donnent à lire une œuvre complexe, riche, vertigineuse et magique. L’espace de quelques heures, mon esprit a voyagé dans ces espaces désertiques d’Amérique. J’aime beaucoup l’idée d’une magie accrochée aux lieux, j’ai toujours été convaincue que certains lieux et espaces revêtent quelque chose de magique en leur sein. Ce roman ne pouvait donc que me parler. J’ai particulièrement apprécié le mélange harmonieux de cette magie naturelle avec la magie humaine, créée de toute pièce par l’Art humain, et qui se nourrissent l’une de l’autre.

8 commentaires sur “Terri Windling – L’épouse de bois

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  1. J’avais déjà très envie de le lire mais là, j’ai envie de l’acheter, direct ! 😀
    je ne savais pas qu’il datait des années 90’s.
    très belle analyse en tout cas.

  2. Figure-toi que je n’ai encore jamais lu ce livre que Vert m’avait pourtant fait découvrir. Il est plus que temps que je remédie à ce manquement car il a l’air parfait pour moi.

    1. Oui, je pense que tu devrais aimer en effet ! C’est une très belle poésie ce texte. Il faudra que je le relise, il y a encore des trucs que je n’ai pas totalement saisis.

  3. J’avais adoré le lire ! 🙂 ça commence à remonter, ta chronique me donne envie de le relire (mais vu ma PAL, cette relecture attendra un peu…)

  4. Il est resté dans ma PAL super longtemps et je l’ai sorti pour le Pumpkin Autumn Challenge 2020… Quelle claque ce roman ! Unique en son genre et tellement beau, magique <3

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