Jean-Philippe Jaworski – Rois du monde

J’écris Rois du monde, mais c’est assez inexact, car je n’ai lu que deux tomes, Même pas mort et De meute à mort. Si j’en fais la chronique maintenant, c’est parce que je n’irai pas plus loin. Oui, je sais, comment est-ce possible ? Jaworski est extraordinaire, incroyable, c’est un maître etc. etc. C’est bien pour ça que je voulais absolument découvrir son univers. J’ai donc commencé par le cycle Rois du monde, que j’ai abandonné avec un Ouf ! de soulagement.

Composition et synopsis

Rois du monde est un cycle en trois branches :

  • le tome de présentation, si on peut appeler ça comme ça, qui s’intitule Même pas mort
  • la seconde branche, Chasse royale, comprend 4 tomes, le premier étant De meute à mort
  • la troisième branche, La grande Jument (à paraître)

Le récit est celui de Bellovèse, fils de Sacrovèse, tué par Ambigat, le haut-roi. Bellovèse se retrouve exilé au fond du royaume Biturige avec son frère et sa mère, et dépossédé de son héritage. Et puis un jour, Ambigat se dit que ses neveux vont devenir dangereux. Il aimerait bien les enrôler et se débarrasser d’eux en catimini : la guerre se chargera d’eux… Ca aurait pu marcher. Mais voilà, le héros ne meurt pas. Il va même lui arriver plein de choses.

Bellovèse court, Zoé s’endort

Je ne me suis jamais endormie aussi vite en lisant un livre. C’est bien pour mon sommeil, mais la lecture de ces deux tomes a été laborieuse, je n’atteignais pas trois pages que la liseuse me tombait dessus.

C’est un ennui profond qui a été la cause de mes endormissements précipités.

Bercée par le rythme lent, très lent, très très…

Ennui d’abord du fait de la lenteur de l’histoire. Et quand je dis lenteur, une tortue à côté c’est une pilote de F1. Dieu que c’est long une journée dans la vie de Bellovèse. Autant de pages pour quelques heures. Le dîner de Guermantes aussi s’étale sur plusieurs dizaines de pages. Mais alors l’éventail de personnages, de caractères, de situations… est autrement plus étoffé que la vie de notre ami. Il ne fait pas grand chose en fait. Il guerroie, beaucoup, il chevauche et court, beaucoup, et il banquette, beaucoup. Il en fait des kilomètres. Au bout du trente-sixième (ou était-ce le trente-cinquième ?), je descends de cheval et m’endors sur le bas-côté.

Le premier tome avait le mérite de rythmer le récit par des instants rêvés, imaginés, fantasmés, et des résurgences du passé, qui s’entremêlaient avec le récit principal et le ponctuaient. Ça me réveillait. Le second tome, en revanche, après la chasse au cerf (passage incroyable), est d’une linéarité à assommer un insomniaque.

Désintéressée par l’histoire,

Ennui ensuite car l’histoire racontée en elle-même ne m’intéresse pas ; c’est une question de goût, c’est complètement subjectif donc. En ce qui me concerne, la guerre, rien que la guerre, et toujours la guerre, ça me lasse. Les têtes coupées et les litres de sang qui giclent sur les pages, les membres écartelés et les têtes dégoulinantes sur les piquets… je trouve ça bourrin.

On peut me rétorquer que la guerre n’est pas subtile et que les guerriers sont vraiment des bourrins par nature, et que donc le rendu est très réaliste, d’autant que ces scènes sont racontées par Bellovèse, selon un point de vue interne. Cela rend en effet les scènes racontées plus réelles, et conformes à un récit qui se veut d’abord oral avant d’être narratif. Je comprends cette cohérence, mais n’apprécie pas pour autant le rendu.

et endormie par les personnages types

Ennui encore avec les personnages, qui m’ont paru fades et encore une fois bourrins. Ce sont des types. Ils collent à l’image traditionnelle des celtes, ils semblent nés dans et pour la violence et la guerre. Ce sont tous des molosses, qui hurlent, qui grognent… et qui tiennent encore debout malgré dix flèches dans le corps et un bras en moins. Il y a un côté grotesque qui peut être très rigolo parfois (mais est-ce vraiment fait exprès ?).

Certains personnages portent les valeurs positives traditionnelles (l’honneur, le sens de la famille, la bravoure…), quand d’autres représentent les valeurs négatives traditionnelles (la lâcheté, la traîtrise, la vengeance…). Rien de surprenant dans les personnages, trop blancs ou trop noirs. Je n’ai pas trouvé de nuances de gris. Les personnages féminins ne sont là que pour le décor, tout aussi typiques que les masculins (la veuve abandonnée, trahie et vengeresse, la femme qu’on détrousse au bord d’un chemin…).

Une langue splendide

En revanche, la langue est réellement extraordinaire. Elle déploie tout un éventail de mots sur plusieurs niveaux de langage, un champ lexical et sémantique incroyablement varié… La langue est riche, recherchée, travaillée, musicale. Il y a des morceaux d’anthologie dans ces textes, notamment la chasse du cerf dans le tome 2 (seul morceau trépidant qui m’a tenue éveillée).

Il y a aussi une description précise d’une époque et d’un monde qui sont très bien retranscrits. La forêt des Carnutes, la fête de Beltaine, les banquets, les lieux légendaires et mythologiques des celtes… Plus largement, la forêt revêt un sens intéressant. Tantôt de lieu de magie onirique dans le premier tome, tantôt de refuge et de mort dans le second, elle est magique. Finalement c’est elle qui a le plus d’épaisseur et de sens dans cette histoire.

Mais des incohérences

Malheureusement, j’ai ressenti des petits cailloux dans ma chaussette, des espèces de « quelque chose qui ne colle pas » dans l’alternance récit/dialogues. Si la langue est merveilleuse à lire, et est adaptée au récit… les dialogues sont un désastre. Ce n’est pas la vulgarité qui me gêne, mais plutôt de retrouver dans la bouche de personnages celtes des expressions et tournures de phrases contemporaines. Du style « il s’y est pris comme un manche », «je l’ai chopé celui-là », « je vais lui mettre sur la tronche », « il se croit malin », « on va les défoncer » … A ces moments-là, l’illusion romanesque s’effondre, car ça ne fonctionne pas. Comment les passages descriptifs peuvent-ils être aussi soignés, et les dialogues aussi saugrenus et discordants ?

D’autre part, je n’ai pas accroché au pacte narratif. Bellovèse raconte ses exploits au seuil de sa vie, à un marchand ionien à qui il offre l’hospitalité. Celui-ci n’est présent que pour faire fonctionner le récit de mémoires : on ne sait pas qui il est, comment il a rencontré Bellovèse, il ne parle même pas. Parfois, Bellovèse revient au stade de l’énonciation pour l’interpeler, avant de repartir pour un tour. C’est artificiel. Cela justifie le récit « oral » et le choix de la description « réaliste », mais l’illusion encore ici ne fonctionne pas : comment un homme au seuil de sa vie peut-il narrer avec autant de précision des moments si datés ? minute par minute ? sans une seule fois marquer d’hésitation ?

J’aurais aimé lire autre chose, en fait. J’aurais aimé ne pas lire des mémoires d’un homme, d’autant que je trouve qu’ici, cela ne fonctionne pas. J’aurais préféré lire ce texte avec un point de vue omniscient ou externe, pour avoir une description beaucoup plus imagée, subtile, symbolique, travaillée par une poésie du langage.

Une incompréhension totale

Finalement, je suis très partagée. Soit je suis passée complètement à côté de l’œuvre, n’ayant pas su déceler ses beautés cachées et comprendre le sens de cette histoire, soit les incohérences qui m’ont gênée sont bien là et c’est fâcheux. En tout cas, ça n’a pas collé du tout.

Des regards différents

Première rencontre avec Jaworski ratée, donc. Je retenterai plus tard, avec un autre cycle. Je n’ai franchement pas envie de recommencer celui-ci :  l’excipit du premier tome « C’est loin d’être fini, en fait cela vient de commencer » m’a véritablement bien achevée : j’ai tenté de résister, j’ai serré les dents au second tome, mais rien à faire, le sommeil me cueillait, et je l’accueillais avec reconnaissance…

6 commentaires sur “Jean-Philippe Jaworski – Rois du monde

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  1. Je suis tellement contente quand je croise quelqu’un qui ne jure pas au génie de Jaworski ! Je me sens moins seule…

  2. Ah hé bien je peux dire la même chose, merci pour ton message ! Bon, après, je ne remets pas du tout en question la qualité de sa plume. Mais je crois que ce n’est pas pour moi, je ne suis pas fan des histoires en jeu et les quelques incohérences soulevées me gênent, vraiment.

  3. On ne peut pas toujours accrocher, c’est comme ça. Je suis en désaccord avec à peu près tous vos points (que je respecte par ailleurs, bien sûr): Pour moi, le pacte de narration fonctionne très bien, les personnages sont tous sauf de gros bourrins, les personnages féminins jouent un rôle capital, etc. Bref, on dirait vraiment qu’on n’a pas lu les mêmes livres !

    1. Oui, c’est assez rigolo ce constat en effet !
      En revanche, quoique je pense de cette série, je sais qu’elle a trouvé son public et je m’en réjouis. Je ne souhaite pas à quiconque d’expérience de lecture désagréable, et on est sur de la littérature de qualité ici. Je sais que sur cette série en particulier, je fais un peu figure d’exception ! Mais il n’y a rien eu à faire, je m’endormais vraiment sur ma liseuse après deux pages, tous les soirs !! 😀
      Alors je sais que mes chroniques parfois peuvent parfois rebuter par un manque de nuance (surtout quand je n’aime pas d’ailleurs !). J’ai volontairement grossi le trait sur les personnages ici. Je me dis que des avis et critiques bien léchées et bien pesées il y en a à foison, alors parfois, sur mon blog, je me dis « au diable, la nuance ! »
      En tout cas, merci pour votre passage et votre commentaire, et j’espère que nos avis convergeront cette fois sur un autre Jaworski 🙂

  4. Hello Zoé, je me retrouve plus ou moins dans ce que tu évoque. Après avoir adoré le rythme de Gagner la guerre avec un Benvenuto qui nous laisse constamment sous tension, la saga Rois du monde manque, à mon sens clairement de saveur et enchaîne trop souvent le schéma: bataille, récit du papa et prise de bec entre guerriers. Ca devient vite laborieux… et l’ami Bellovése n’a malheureusement pas fini de nous répéter cette routine celte quotidienne.

    1. Hello Guipis, merci beaucoup pour ton passage et ton avis ! Tu as réussi à aller au bout de tous les tomes existants (je crois que cette saga n’est pas finie d’ailleurs ?) ? Je suis d’accord avec toi sur la répétition un peu lassante du schéma que tu décris. Je n’ai pas lu Gagner la guerre (j’ai été un peu douchée par ces rois du monde), mais ce que tu en dis me laisse penser que ça me plairait davantage que les histoires de Bellovèse !

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