J-L Del Socorro – La Mère des mondes

Triple défi pour moi : première nouvelle, première participation au projet Ombre, et SF pure. J’ai donc commencé avec une petite nouvelle, et j’ai choisi La Mère des mondes par Jean-Laurent Del Socorro. J’ai beaucoup entendu parler de cet auteur, qui écrit surtout de la fantasy historique. Je trouvais du coup assez rigolo de découvrir cet auteur par ce biais.

La Mère des mondes est publiée aux éditions du Bélial’ (2012), et s’inscrit dans l’univers du roman Points chauds, de Laurent Genefort (Bélial’ également, 2012).

Contexte et synopsis

Résumer une nouvelle sans trop en dire, voilà un exercice de style bien scabreux !

Le roman de Laurent Genefort se déroule dans un futur relativement proche (2019, soit 7 ans après l’écriture du roman). Des Bouches, sortes de portails spatiaux, s’ouvrent. Une, puis deux, puis cinq… Ce sont bientôt mille bouches partout qui se créent. leur nombre croît de manière exponentielle. De ces bouches arrivent des aliens, qui vont coloniser la Terre. Terreur, chaos, comment s’organiser face à ces kyrielles d’êtres extraterrestres qui débarquent ?

La nouvelle de J-L Del Socorro se place dans un point de vue inverse. Un prêtre catholique veut savoir ce qu’il y a derrière ces Bouches, et aller à la rencontre des aliens. Il va donc faire le chemin dans l’autre sens, et quitter la Terre pour répandre la bonne parole chez les Aliens.

Une nouvelle

Alors, oui, vous allez me dire que j’enfonce des portes ouvertes, mais l’intérêt principal de cette œuvre, à mon sens, c’est son format court (je vous avais prévenus).

Un prolongement ?

J’ai d’abord bien aimé la manière dont l’auteur reprend un univers développé dans un autre roman. Il n’en dit pas trop pour ne pas spoiler le roman, mais juste assez pour que le lecteur aie envie d’y mettre son nez et comprendre de quoi il est question. Je n’ai pas ressenti le besoin de me référer au synopsis du roman de Laurent Genefort pour comprendre la nouvelle, je ne me suis pas sentie perdue, comme s’il me manquait des éléments pour tout saisir.

Le narrateur évoque les années 2028 et 2036 (la Nouvelle-Zélande abolit les contrôles auprès des Bouches). On est donc ici plusieurs années après le roman; en creux, on se demande ce qui a pu se passer depuis 2019 sur Terre. Cette nouvelle m’a ainsi donné envie de lire ce roman : je veux savoir d’où sortent ces Bouches, ce qu’il se passe sur Terre quand les Aliens débarquent et comment les humains vivent avec eux pendant toutes ces années.

Cette nouvelle peut donc se lire comme un à côté, ou plutôt un prolongement du roman Points chauds. J’ai trouvé intéressant de reposer un passé dans la nouvelle sans s’y étendre trop, cela ouvre des horizons et dépasse les marges contraintes de la nouvelle.

Le temps est compté

Le récit se déroule sur quelques jours seulement. Le temps marque continuellement le texte, comme pour le calibrer (les « trois heures de taxi », « je marche toute la journée », « presque deux heures » pour faire le tour du lac, « en milieu d’après-midi »…). Toutes ces indications temporelles résonnent comme un « tic tac » tout au long du récit, comme si le temps était compté, comme s’il ne fallait pas s’étendre… Le fond et la forme sont construits comme en miroir.

Le récit s’ouvre sur le voyage à venir, « dans trois jours ». Le narrateur s’exprime au futur. Cet incipit in medias res met le lecteur au cœur de l’action, et projette déjà celui-ci dans le futur. Dès le début, il y a un sentiment de vertige qui s’installe. Ca va aller vite, très vite.

Après la contextualisation du voyage (passage au passé, avec pratique de l’ellipse et du résumé pour condenser toutes ces années évoquées), le narrateur va raconter son récit au présent, quasiment jusqu’au bout. Il en résulte une sensation d‘immédiateté et d’instantanéité totale. Le narrateur est factuel, ses phrases sont courtes, truffées de verbes d’action. Pas de place aux circonvolutions, subordonnées, imbrications, détours… C’est bref et efficace.

Enfin, la nouvelle se clôt sur le retour au futur, ouvrant ainsi de nouveaux horizons, au-delà des marges de la nouvelle. De ce fait, ce texte de 10 pages est très court, mais son jeu sur les temps permet de balayer une temporalité très large, ouvrant des fenêtres dans le passé et le futur. J’ai trouvé ça vraiment intéressant.

Des réflexions personnelles et contemporaines

Impressions, ressentis et descriptions

Et pourtant, le format court de ce récit n’empêche pas le prêtre de prendre le temps de décrire les lieux, de donner son ressenti et ses impressions. La focalisation interne permet de limiter le regard à celui du narrateur : pas d’extension vers autre chose que ce que le narrateur voit, entend, ressent et pressent. Au rétrécissement du texte correspond un rétrécissement de la vision.

On a ainsi une description des aliens, imagée (la tête composée de bois qui s’enchevêtrent comme une « véritable canopée couverte d’une épaisse couche de neige »), de la grotte… Le narrateur fait également appel à ses sens pour décrire son vécu (le froid, la fatigue, la peur de mourir, l’étonnement face à l’inconnu). Sans explication, sans réflexion, il se livre de manière instantanée, comme s’il reportait dans un journal ce qu’il est en train de vivre. Il y a ainsi une certaine fraîcheur dans son récit, qui semble brut, directement posé sur les pages comme sur un journal, sans artifice rajouté.

Qui est l’Autre ?

Ce qui est aussi intéressant dans cette nouvelle ce sont les réflexions très contemporaines qui sont posées, très ancrées dans un monde réel. La première c’est évidemment l’altérité. Car qui est l’étranger ? Question de point de vue évidemment. Le roman de Genefort pose l’Alien comme étranger. Mais ici, le narrateur faisant le chemin inverse, devient l’Autre (« Au-delà des Bouches, l’alien, c’est vous »). J-L Del Socorro renoue ici avec les premiers romans de science-fiction (Cyrano de Bergerac avec ses états et empires de la Lune et du Soleil, Pierre Desmarest dans l’Empire savant), aux XVII et XVIIIèmes siècles, qui interrogeaient déjà ce rapport à l’autre.

Religion et prosélytisme

Notre brave prêtre veut apporter la bonne parole aux aliens et répandre sa religion là-haut. Il y a des passages assez rigolos (les Aliens qui ne comprennent pas que les chrétiens « vouent un culte à un être sacrifié sur une croix »). La mère des mondes est un récit philosophique, interrogeant le dialogue des cultures et des croyances, éternel sujet. Ce dialogue dure d’ailleurs quelques pages, et des figures communes sont dévoilées (la figure de Marie // la mère des mères à l’origine de la vie chez les aliens) et un partage des croyances est même envisagé (« nous partagerons nos Dieux avec ceux que nous rencontrerons »). C’est naïvement beau, un peu (trop) bisounours, peut-être.

Finalement, ces étrangers vont se trouver une quête commune, qui est l’enjeu de la nouvelle : la recherche de la Mère des mondes. Ce final en point d’orgue est aussi une ouverture vers une potentielle suite, un autre horizon. Cette nouvelle n’est alors que le début du chemin.

C’était donc ma première nouvelle depuis bien des années (la première et unique remonte à mes années collège, il y a heu. Très longtemps. Bref. C’était Le Horla, de Maupassant). Je n’étais pas fan du format court depuis. « Trop court », « pas assez profond », « pas assez développé », « frustrant ». Bon, je ne vais pas dire que je vais désormais me ruer sur des nouvelles en veux tu en voilà, en revanche j’ai apprécié lire celle-ci et possiblement j’en lirai d’autres sans cet a priori. J’ai trouvé ce texte très intéressant à plusieurs titres, et surtout j’ai envie maintenant de lire de roman de Laurent Genefort et de lire les romans de Jean-Laurent Del Socorro : pas mal, comme bilan, non ?

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