Eric Cazenave – Les loups de Prusse – #PLIB2022

Les loups de Prusse est un roman d’Eric Cazenave, paru aux éditions Crin de chimère. J’ai lu ce roman en lecture commune avec des jurés du PLIB (ma première LC !). Ce roman figure parmi les 80 présélectionnés du prix. J’en profite pour remercier au passage la maison d’édition d’avoir mis à disposition des jurés le ebook du roman. Les loups de Prusse est un roman dense, bourré de références littéraires, promettant un voyage fascinant dans un univers complexe et passionnant. Toutefois, ça a un peu coincé par moments.

Synopsis

« Paris, 1888.

Au cœur de la révolution industrielle, humains et vampires vivent en bonne intelligence dans un univers alternatif où le fleuron de la technologie à vapeur côtoie la magie.
L’inspecteur Armand Chasseloup de la brigade spéciale de la sûreté enquête sur le meurtre sordide d’un politicien véreux. Comme lui, la victime était un vampire. Tout semble accuser la prostituée avec qui il a passé la nuit. Mais cette dernière est introuvable.
Antoine de Beauterne est un vétéran des guerres franco-allemandes. Son corps bardé de prothèses mécaniques a gardé les stigmates des champs de bataille qu’il a longtemps fréquentés. Le vieux soldat reprend du service lorsque la fille d’un ancien frère d’armes lui demande de retrouver sa sœur disparue dans des circonstances mystérieuses.

Les chemins des deux hommes finiront par se croiser. Ensemble, ils vont tenter de découvrir la vérité entre complot anarchiste, bacchanales sanglantes, et conspiration de l’Église. Mais rien dans ce monde n’est ce qu’il semble être. Et la plus sombre des sorcelleries pourrait bien être à l’origine de tout. « 

Une enquête dans un Paris steampunk

Les loups de Prusse se déroule dans un Paris steampunk. Epoque victorienne, technologies avancées sur les matériaux et développées dans toutes les sphères de la vie… On retrouve dans ce roman les ingrédients du genre (zeppelins, omnibus à vapeur, prothèses, et grande période du fer dans les villes avec ici la construction de la Tour Eiffel).

J’ai bien aimé ce Paris d’époque qu’on visite en long, en large et en travers. C’était assez sympa de se promener dans ces rues deux siècles plus tôt, au sortir de la guerre contre la Prusse, entre nouvelles technologies en avance sur leur temps et éléments d’époque très réalistes (Paris fin XIXème, sa crasse et sa boue, ses Halles… et Paris parsemée de fumigateurs géants). Il en résulte une atmosphère particulière.

Par ailleurs, on est ici dans le polar, avec la réutilisation des codes du roman noir. Par le biais de l’enquête de l’inspecteur Chasseloup, on découvre un univers violent. On plonge dans des sphères très sombres de la société via un arrière-plan politique et social très détaillé. Eric Cazenave dresse un tableau assez réaliste de la criminalité parisienne de l’époque.

Une narration complexe

C’est ce que j’ai le plus apprécié dans ce roman. Le point de vue est quasiment tout le temps omniscient, mais suffisamment effacé et discret pour qu’on ait l’impression qu’il fait partie du récit et que les les personnages s’expriment par eux-mêmes. Parfois, les pensées des personnages se donnent à lire sans l’intermédiaire d’un narrateur.

D’autre part, le roman imbrique des récits emboîtés nous emmenant dans le passé, permettant d’apporter une épaisseur narrative supplémentaire. J’aime beaucoup quand les romans cassent la linéarité du récit de la sorte. C’est encore plus complexe ici, car ces récits sont racontés par un narrateur externe, faisant parler à la première personne les personnages du récit. Ce petit tour d’illusion brouille particulièrement bien les pistes.

Ajoutons à cela des niveaux de langage différents et très marqués selon les personnages, des descriptions assez belles et longue, plein de clins d’œil littéraires (Zola et Le ventre de Paris, des propos de Verlaine et Huysmans au sujet de la Tour Eiffel directement intégrés par citations… et évidemment aux Chants de Maldoror, mais on y reviendra plus bas). Bref, on a là un roman constitué de plusieurs couches et styles narratifs qui s’imbriquent. On pourrait y trouver quelque chose de décousu. Mais pour ma part ça m’a semblé génial, tant les contours habituels du roman sont brouillés.

Enfin, cette complexité narrative est à l’image de l’intrigue. Les personnages (vampires, loups, magiciens…) sont divers et variés et font le pont entre plusieurs strates de réalité : la grande Histoire (la guerre franco-prussienne à la sauce fantasy), l’histoire de la ville de Paris, l’histoire religieuse, et l’histoire qui se déroule dans le récit. Toutes ces couches d’Histoire et d’histoire alimentent le récit.

Mon seul regret réside dans la relecture du roman qui n’a pas été menée suffisamment en profondeur. Le texte comporte en effet un nombre conséquent de coquilles, de fautes d’orthographe et de conjugaison. C’est à cause de cet aspect-là que je n’ai pas mis le roman dans ma liste des 25 du PLIB. D’accord, j’ai beaucoup aimé le roman, dans son contenu et son fond. En revanche, pour moi un livre ce n’est pas qu’une histoire. C’est aussi un travail d’écriture et de maîtrise de la langue. Je sais que pour certain, c’est accessoire, pour moi c’est rédhibitoire : ça m’énerve, et ça gâche ma lecture.

Poétique de l’horreur

Les loups de Prusse offre une poétique de l’horreur assumée et sous le patronage d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, auteur des terrifiants Chants de Maldoror (1868). On a en fait plusieurs niveaux d’horreur dans ce roman :

  • On a d’abord l’horreur de la guerre franco-prussienne à travers les témoignages et les expériences de Chasseloup, Beauterne etc. (qui en portent d’ailleurs les marques sur leur corps), mais aussi une sauvagerie particulièrement féroce à travers les crimes décrits (Je ne vous refais pas le tableau, mais il y a tellement d’hémoglobine et de peau déchiquetée au centimètre carré que j’ai senti mes doigts coller sous le sang poisseux à travers ma liseuse).
  • On a ensuite une horreur liée à la conspiration autour de l’Eglise et des relents de pratiques inquisitoriales. Les scènes de torture sont assez visuelles.
  • Et puis Maldoror, donc. De retour, via un personnage qui n’a plus rien d’humain. Sa voix s’exprime d’ailleurs, récitant un passage bien connu du chant IV (« Je suis sale, les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent… »). C’est une horreur davantage littéraire ici, avec une multitude d’échos à des œuvres du genre (Lautréamont, Lovecraft), et à un bestiaire fantastique folklorique-mythique-littéraire (par exemple les Shoggoths, monstres des Montagnes hallucinées). Cette horreur prend une dimension cosmique.

Ces différents niveaux d’horreur sont poussés à l’extrême, créant un monstre littéraire violent, visuel, souvent gratuit. Comme les Chants de Maldoror, ce roman explore les tréfonds de l’âme humaine (et c’est pas beau à voir), la capacité des hommes à détruire, et il le fait sans réserve, sans barrière, avec une grande liberté créatrice.

J’ai apprécié cet aspect, parce que j’ai eu la sensation de lire quelque chose de différent, sans souci des limites morales habituelles, quelque chose qui n’était pas bridé ni entravé par des normes quelconques. Il en résulte un texte assez fou, intense, qui provoque vraiment quelque chose, qu’on aime ou pas. Peut-être pourrait-on souligner une certaine surenchère de références qui risquerait de perdre le lecteur dans un embrouillamini de créatures sanguinolentes. Enfin, j’ai pour ma part regretté le retour dans la seconde partie d’un schéma narratif assez classique : avalanche de péripéties et scènes traditionnelles de roman d’aventures (le méchant, la baston contre le méchant, ciel c’est la fin du monde, les gentils vont-ils arriver à temps ?). Cela dit je garderai plutôt en mémoire la première partie de ce roman que j’ai trouvée vraiment intéressante.

En pratique

Eric Cazenave, Les loups de Prusse

Sortie : 15 septembre 2021

Crin de chimère éditions, collection Archelune

Couverture : Fabrice Bertolotto

Les Loups de Prusse est un roman d’Eric Cazenave, publié chez Crin de chimère. Ce roman est dense, captivant, offrant une multitude d’échos littéraires et culturels que j’ai beaucoup appréciés. Oui, c’est un roman violent. Mais il y a vraiment ici une poétique de l’horreur qui se construit autour de nombreuses références, et qui donne une sensation de liberté créatrice vraiment bienvenue. J’ai beaucoup apprécié cette découverte, et ce roman confirme mon intérêt pour les ouvrages de la maison Crin de chimère, qui propose décidément des excursions originales dans des univers fort intéressants. J’espère que ce roman aura l’occasion d’être relu et corrigé : il le mérite, pour être pleinement apprécié, et à sa juste valeur.

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