China Miéville – Lombres

Lombres est un roman de China Miéville, paru en 2007 dans sa version originale. Cette œuvre a reçu le prix Locus du meilleur roman Young Adult en 2009 (prix largement mérité). A l’occasion de sa seconde réédition (en français) fin mai chez le Diable Vauvert, ce livre figurait parmi les livres à remporter dans la masse critique mensuelle organisée par Babelio (Jeunesse et Young Adult). J’ai eu l’immense plaisir de le recevoir, et j’en remercie infiniment Babelio et la maison Le diable Vauvert. Je connaissais déjà China Miéville pour avoir lu (et adoré) le fantasque diptyque Perdido Street Station l’an dernier, j’avais donc hâte de découvrir ce titre-ci. Une lecture hautement réjouissante et complètement barrée !

Synopsis

« Deeba et Zanna mènent une vie tranquille de jeunes londoniennes jusqu’à ce qu’elles se fassent attaquer par un mystérieux nuage noir toxique et découvrent une porte ouvrant sur une dimension parallèle : Lombres, cité des merveilles regorgeant d’étranges surprises. Tous les objets perdus et cassés, toutes les personnes égarées et brisées finissent un jour dans la ville de Lombres, qui, sous l’emprise du sinistre Smog, attend d’être délivrée.

Avec l’aide d’un livre magique pas toujours de bon conseil, nos deux héroïnes se décident de stopper Smog avant qu’il ne brûle tout sur son passage… »

Lombres : de l’autre côté du miroir

Ouiiii, de l’urban fantasy ! J’aime l’urban fantasy 🙂 Et ici, c’est dans un Londres d’en-dessous que l’on se promène. Un Londres en négatif, le déchet du vrai Londres. Clairement, on sent l’inspiration de Neverwhere de Neil Gaiman. Dont je vous ai déjà parlé pleiiiiin de fois et qui est une référence dans ce sous-genre. China Miéville emprunte non seulement des thèmes mais aussi l’humour, le côté fantasque et abracadabrantesque de Gaiman.

Lombres est donc un monde caché, méconnu du Londres (ou presque), et on y accède via des passages dignes du terrier du lapin (en plus urbain). Le passage est un topos de l’urban fantasy : il marque la différence, le changement, la frontière, la limite et prend plusieurs formes (la porte, la trappe, la bouche d’égout, les endroits repousse moldus etc.).

Le roman se déroule dans un cadre purement citadin : tout est vraiment bizarre, mais on retrouve des routes, des trucs qui ressemblent à des maisons, d’autres trucs à des moyens de transport… Ca fonctionne tout pareil mais bizarrement et à l’envers. Enfin surtout dans un sens qui n’en a pas (de sens).

J’ai non seulement aimé cet endroit, mais aussi la manière dont on passe de Londres à Lombres. Plusieurs allers-retours dans le récit, du normal à l’anormal, et avec des héroïnes londoniennes qui, une fois la terreur et la panique de côté, semblent se faire à leur nouvel environnement. Le roman passe rapidement d’une petite sphère fantastique (un moment de doute sur ce qui relève du réel, du surnaturel, assorti de peur) à de la fantasy pleinement assumée. J’aime aussi ces passages entre les genres.

Contre-pied de la fantasy classique

Des schémas a priori classiques

Qui empruntent à des œuvres phare du genre. On retrouve, en vrac :

  • les héros (héroïnes ici), jeunes et/ou naïfs, élus, qui vivent leur petite vie peinards et découvrent qu’ils doivent sauver un monde qu’ils ignorent (Alice, Lyra Belacqua, Harry Potter, Frodon Sacquet), accompagnés d’une troupe de compagnons tous différents avec leurs qualités (ordre du phénix, communauté de l’anneau…).
  • Le rôle des élues : lutter contre le méchant, Smog (Voldemort, Sauron, La reine Rouge etc.), affublé de ses bras-droits les smombies (les Nazgûls, les Mangemorts) et de ses sbires (je ne dis pas qui pour ne pas vous spoiler)
  • La quête : trouver des objets pour parvenir à lutter contre le grand méchant (cf. la quête des Horcruxes, avec toujours le chiffre magique 7)

Sujet, quête, objet, adjuvants, opposants, destinataires et émetteurs : tous les personnages se retrouvent dans ces rôles du schéma actantiel. De la même façon, Miéville nous offre aussi les scènes traditionnelles (la stupeur liée à la découverte d’un autre monde, les bastons avec la composition des champs adverses…) et décors de fantasy (les bestioles avec les araignées (je vous renvoie à Aragog et Aracné), les prophéties…).

Bref, tous les ingrédients d’une bonne fantasy classique sont dans le chaudron. Reste plus qu’à allumer le feu, tourner sept fois dans le sens des aiguilles d’une montre, rajouter la poudre de perlinpinpin et hop c’est parti. Oui mais…

Pris à rebours

Mais au lieu de suivre la recette du manuel de potions, Miéville va tout faire à l’inverse et surprendre à la fois le lecteur, mais aussi ses propres personnages ! Des prophéties foireuses, des grimoires ancestraux qui se plantent, des boîtes de lai en guise d’animaux de compagnie, une quête bancale, des mots à l’envers et qui prennent vie… tout y passe et ça marche super bien. Mieux que ça : l’auteur nous fait un passe passe digne d’un grand tour de prestidigitateur avec deux personnages, et il faut le dire, c’est brillant. J’ai rien vu venir. Je n’en dis pas plus, je vous laisse découvrir ça !

Une œuvre surréaliste

J’ai trouvé que Lombres avait un côté très surréaliste. D’un point de vue pictural d’une part. En effet, le roman est parsemé de dessins de China Miéville, tout aussi fantasques. C’est joli, et c’est rigolo.

Mais aussi d’un point de vue littéraire, certaines phrases ressemblant vraiment à des cadavres exquis parfois.  » C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent à arpenter les rues de Lombres, en prenant soin d’éviter les foules et les véhicules à pédales. Chaque fois qu’ils apercevaient un dirigeable suspect, ou une espèce d’hélicoptère doté de pales en tire-bouchon, ils s’engouffraient dans le premier bâtiment désert ou patient venu, de crainte que l’appareil en question ne transporte un espion. Deeba, pour sa part, remarqua que la plupart des passants portaient un barrapluie « .

Outre des trouvailles aussi farfelues que des montres molles, l’intrigue elle-même est rocambolesque. L’ouvrage comporte 9 parties, et 99 chapitres. Autant dire que ça va à 200 à l’heure, et que les péripéties s’enchaînent. Je me suis à chaque fois demandé où tout ça allait nous mener, si les personnages et le livre ne décidaient pas tout seuls de ce qui allait se passer. C’est comme si le roman avait sa propre vie et sa propre conscience, à l’image de Lombres. A certains égards, on dirait presque du dessin animé.

C’est brillant, c’est drôle, c’est rafraîchissant, c’est réussi. Tout au plus un poil trop long, mais l’écriture est réjouissante, imaginative, belle et j’ai trouvé la traduction géniale.

Lombres, une fable écologique

Lombres est une ville de déchets. Elle est le rebut de Londres. Elle vit de ses gaspillages, de ses rejets, de sa pollution. Il y a plusieurs aspects intéressants dans cette thématiques.

D’une part, la construction de Lombres s’est faite avec les déchets et non malgré eux. En effet, les habitants utilisent tous ces matériaux pour en créer de nouveaux, et leur donnent une nouvelle vie. D’ailleurs on ne dit pas « vieux déchets pourris » mais « Matériaux obsolètes d’origine londonienne » soit des « mool ». Lombres recycle, même le vocabulaire.

D’autre part, les déchets sont aussi humains. Lombres est un dévidoir de tout ce qui se périme, et les humains aussi se périment dans nos sociétés de consommation où tout va vite. Le personnage du receveur en est un exemple très parlant (un métier qui n’existe plus dans la vie réelle).

On retrouve enfin des clins d’œil avec le Londres réel, le Smog faisant évidemment référence à cet épisode tragique de 1952. Le Cleaner Act devient le Klinneract dans Lombres, moyen magique pour tuer Smog… Par ailleurs, la ministre de l’environnement (fictive) fait son apparition, et son positionnement fait tout autant réfléchir…

Lombres est donc également, au-delà de son récit de fantasy et son aspect déjanté, un conte écologiste, qui dénonce de manière détournée les comportements contemporains : le gâchis, notre gestion des déchets, notre façon de vivre, et ce qu’on va laisser aux générations futures. J’ai surtout apprécié que cette thématique soit abordée sans leçon, sans morale et avec un humour léger… enfin léger, en apparence. Car malgré tout, ce récit de fantasy de plus de 600 pages repose sur des déchets. Une belle manière de faire du beau, du neuf et du construit avec du tout pourri.

Je m’attendais à lire quelque chose de très différent et d’un peu dingue. Mais Lombres a réussi à surpasser mes attentes. Je me suis éclatée à lire ce tissu de trouvailles géniales et à me laisser porter dans cette abracadabrantesque histoire par l’écriture de China Miéville, imaginative et réjouissante. Un vrai bijou de dinguerie, de rafraîchitude, de surréalisme fantastiquement merveilleux (ou merveilleusement fantastique, au sens pas littéraire du terme). Bref, une œuvre dont je recommande la décoiffante lecture pour un très très bon moment de fantasy de haut vol.

4 commentaires sur “China Miéville – Lombres

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    1. Youpi ! Trop contente de t’avoir convaincue ! J’espère que tu aimeras 🙂 Il faut que je poursuive ma découverte des écrits de cet auteur, que je trouve vraiment génial dans son genre… !

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