Alexandra Koszelyk – La dixième muse

Second roman d’Alexandra Koszelyk, La dixième muse est paru en janvier 2021 aux Forges de Vulcain. J’ai débord beaucoup aimé la couverture (© Elena Vieillard), que je trouve mélancolique et bucolique à la fois. Cette ambiance se retrouve tout au long de ce roman délicat et touchant. J’ai beaucoup apprécié le réalisme magique qui transforme le quotidien en quelque chose d’unique, de beau, d’optimiste.

Synopsis

« Au cimetière du Père Lachaise, des racines ont engorgé les canalisations. Alors qu’il assiste aux travaux, Florent s’égare dans les allées silencieuses et découvre la tombe de Guillaume Apollinaire. En guise de souvenir, le jeune homme rapporte chez lui un mystérieux morceau de bois. Naît alors dans son cœur une passion dévorante pour le poète de la modernité.
Entre rêveries, égarements et hallucinations vont défiler les muses du poète et les souvenirs d’une divinité oubliée : Florent doit-il accepter sa folie, ou croire en l’inconcevable ? « 

La dixième muse d’Apollinaire

La poésie de Guillaume de Kostrowitsky

Le roman d’Alexandra Koszelyk est un hommage à la poésie, et plus spécifiquement ici à Guillaume Apollinaire. Ici, sa poésie est partout. Certains de ses textes sont retranscrits, dans leur totalité, agissant comme des intermèdes dans le récit. La plupart du temps, ce sont quelques vers, qui se faufilent dans les pensées de Florent, ou dans les paroles d’un personnage. On croirait presque entendre la propre voix du poète par les personnages. En un sens, Alexandra Koszelyk fait revivre le poète.

Et on découvre son œuvre et sa vie, par un double mécanisme. D’un côté, par le biais de Florent, qui va chercher, enquêter, farfouiller dans les livres. Il retrouve peu à peu des traces et témoignages de l’époque. D’un autre côté, par les personnages qui l’ont connu : ses neuf muses (Marie Laurencin, Louise de Coligny…), ses amis comme Pablo Picasso, puis Gaïa. Ces témoignages racontent des moments clé avec Apollinaire : une scène de rencontre, une scène d’adieu… Ces instants sont rapportés par la voix de ces narrateurs, qui évoquent des instants personnels. Une intimité avec le poète se crée.

Un roman poétique

La dixième muse est centré sur un grand poète. Mais la poésie du récit vient surtout de la plume d’Alexandra Koszelyk. Délicate, musicale, touchante, elle manie la langue avec soin. J’ai trouvé certaines images très poétiques (« Je voyais à peine les gens dans la rue : une ouate était tombée, et elle me transporta dans un hors-temps »). Voir un brouillard comme une ouate qui nous amène ailleurs, c’est beau, non ? C’est une jolie façon de voir autrement le quotidien.

J’ai particulièrement apprécié ces aspects poétiques saupoudrés dans un réel assez basique et terre à terre. Quelques phrases après l’image du bouillard ouaté, le narrateur s’interroge sur son chat (« le chat fila entre mes jambes […] Je n’arrivai plus à me souvenir si j’avais versé des croquettes dans son écuelle dernièrement »). Le décalage est surprenant, et fonctionne vraiment bien.

Ces effets de style ramènent la plume d’Alexandra Koszelyk à l’origine étymologique de la poésie. En effet, elle crée, façonne, par le langage, des images, du rythme, du sens. C’est donc un roman poétique, qui « magnifi[e] et métamorphos[e] le réel ».

Nature et sensorialité

Une nature très présente

Le roman s’ouvre sur elle, dans une sorte de prologue. Il y a une véritable entrée en scène de la Nature. Les premières phrases la présentent cachée, invisible, sans la nommer. Après cette jolie protase, c’est un vrai « feu d’artifice », une « explosion finale » de « verts flamboyants ». La Nature est enfin nommée au milieu du second paragraphe. Cet incipit est un vrai spectacle, avec comme décor et personnage principal la nature, ses feuilles, ses arbres, ses fruits, ses branches.

Les éléments naturels et leur puissance un peu mystique va être le fil d’Ariane de tout le récit. Le cimetière du père Lachaise, haut lieu romantique où lierres et grimpantes semblent reprendre leurs droits, en est le symbole. Par la suite, plusieurs épisodes vont révéler l’importance de ces éléments naturels et organiques. Le petit bout de bois que ramasse Florent est d’ailleurs au centre du roman. Florent va alors faire corps avec la nature (« il me sembla que j’étais une plante qui se redresse à peine arrosée »).

Comme pour souligner l’importance de cet élément dans le roman, celui-ci s’ouvre après une épigraphe de Victor Hugo : « C’est une triste chose de songer que la nature parle et que l’humain n’écoute pas » (1870, Carnets).

Un roman sensoriel

Qui dit nature, dit sens, déployés tout au long du récit. La dixième muse est un roman sensoriel, empli de sons et de parfums. L’odeur d’amandes, par exemple, revient plusieurs fois dans le récit. Des parfums agissent comme des madeleines de Proust (l’odeur boisée du parfum de Louise rappelle à Florent l’odeur des cèpes qu’il ramassait avec sa voisine, enfant). Par ailleurs, le roman est construit sur ces allers et retours entre passé et présent. Ainsi La dixième muse est un roman dans lequel résonnent dans le monde actuel de Florent les voix, les sons, les échos d’une époque passée. La construction chorale du roman amplifie la musicalité du texte.

Une œuvre « entre-deux » : le réalisme magique

Entre rêve et réalité

Florent évolue dans un monde réel, contemporain. Il vit à Paris, avec sa compagne Louise. La mort de son père l’a beaucoup affecté, malgré des liens distendus. Son enfance n’a pas été spécialement joyeuse, privée de mère. C’est un personnage assez banal finalement, il ressemble à tout un chacun, ancré dans la réalité du monde. Mais sa rencontre avec Apollinaire et ce petit bout de bois change tout.

Peu à peu, sa vision et ses perceptions changent. Des choses étranges se produisent, comme par magie. Des personnages fictifs, qui lui parlent. Il ressent des choses, des blessures, des parfums, entend des voix… qu’il semble être le seul à percevoir. Le rêve se confond alors avec la réalité. Florent rêve t-il ? Est-ce qu’il est sujet à des hallucinations ? Cette femme qui lui parlait dans le bus, elle était bien réelle, pourtant… Non ?

Florent effectue de nombreux allers et retours dans le passé, au gré de sons, de voix, de flashs. Visages, situations… se superposent, se confondent à ceux du passé. Il semble vivre ces événements, les ressentir de tout son corps, les entendre pleinement. Mais autour de lui, personne ne semble plus le comprendre… Mais le monde réel est bien là, attesté par les personnages qui gravitent autour de lui.

Une œuvre de réalisme magique

On n’est pas dans le fantastique, nulle hésitation ici entre la réalité et le surnaturel. Nul effet anxiogène non plus. En revanche, Alexandra Koszelyk sublime la réalité, la transforme. Elle va chercher la moindre parcelle de rêve, de magie, d’émerveillement, dans le quotidien. La dixième muse est donc un roman de réalisme magique, qui soulève le voile de la banalité pour exposer la magie qui se cache en-dessous. L’autrice rend ainsi au quotidien sa beauté, sa magie. Elle nous rappelle que derrière les choses les plus brutes, banales, grises… il y a des étincelles, des petits miracles, de la beauté pure, exquise… Ne serait-ce pas cela, la plus belle magie du monde ?

La dixième muse est un roman chaleureux. Il met du baume au cœur. Alexandra Koszelyk magnifie la réalité, par cette ambiance magique et sa plume poétique. Elle parvient à créer une sorte de bulle de beauté pure, divine (Gaïa ne dira pas le contraire), touchante. Elle parvient à faire redécouvrir un poète, et le mélange poésie-narration est vraiment réussi. Enfin, la sortie de ce roman maintenant ne pouvait pas mieux tomber. C’est un privilège que l’autrice nous offre. Pouvoir rêver, et trouver la magie à une époque où elle semble avoir disparu. C’était une lecture vraiment bienvenue, et que j’ai beaucoup appréciée.

4 commentaires sur “Alexandra Koszelyk – La dixième muse

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  1. Oh ça je note! J’aime beaucoup les plumes poétiques et ce que tu en dis me semble parfait pour une lecture hors-du-temps et apaisante.

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